Sur la manière de traiter la question, à peine avaient-ils commencé à rendre leur penser
plus juste sur ce point précis et à se détacher de leur Dieu, le Néant-cause, pour ce qui existe dans la Nature et pour tous les effets naturels, ils recommencèrent aussitôt à
chercher, à la place de cette unique explication absolue, d’autres explications qui, sans qu’ils le remarquent, s’avéraient pareillement
absolues. Ainsi ces hommes, même s’ils ont rendu à la science d’éminents services dans leur spécialité, prouvent qu’ils ne peuvent pas concevoir clairement dans leur penser
le concept de cause, en tant que relative et identique au mouvement.
Ceux qui, avançant de façon
moderne, sont aujourd’hui dans la superstition, le peuvent tout aussi peu que ces autres arriérés encore dans la superstition, et qui s’en tiennent toujours à cette fiction bien-connue du
penser sur Dieu. Dans celle-ci on peut d’ailleurs surprendre aujourd’hui encore de nombreux et brillants hommes de science de la Nature
(Darwin !), aussi piteusement que cela apparaisse parfois. Ils prouvent ainsi précisément qu’ils n’ont pas adéquatement saisi le concept de cause : avec la compréhension de ce
concept de cause d’après sa relativité et avec la doctrine du mouvement, qui englobe la totalité des interactions de la causalité, Dieu a fini de jouer avec nos peuples comme, par exemple,
avec la suprématie du Dieu-Soleil, dès que l'on a appris que le soleil se meut sans être conduit sur un char et sans un conducteur
particulier.
Toutefois, tout n’est plus
dans l’ordre comme auparavant, et on ne doit pas oublier que nous vivons dans l’époque entre une superstition et l’autre. C’est toujours la période la plus heureuse et relativement la plus libre,
lorsqu’une forme de superstition agonise et que la nouvelle est sur sa lancée. C’est tout de même un armistice., et donc, tout n’est plus dans l’ordre comme auparavant. Pourtant habituellement,
seule prédomine toujours l’explication absolue à travers Dieu, dans laquelle la totalité du monde des choses est mis en question, car l’absence d‘idée est d’autant plus grande que l’enchaînement sur lequel on doit réfléchir est
grand.
Si quelqu’un leur disait que l’œuf de poule n’a pas été pondu par une poule, mais est venu du Néant, ou que leurs enfants n’ont pas été conçus par eux et mis au monde par les femmes, mais
proviennent du Néant, ils ne considèreraient pas ce verbiage comme très raisonnable : mais si cela sous-entend que tous les « premiers » œufs de poule, tous les
« premiers » humains et tout ce qui est « premier » en général, y compris la totalité du monde tel qu’il était « au début », auraient été créés du Néant, eh bien, on
ne saurait nier qu’ils étaient, et sont, encore très nombreux à le prendre au sérieux.
Et il n'en va pas autrement, quand on leur parle de la création du monde à partir du monde, ils ne considèrent nullement cela comme une véritable cosmogonie et ils la dédaignent, comme étant
illogique. Or, quand on choisit d’autres mots en appelant chaos un monde très mince, et si on leur raconte que ce chaos est tellement
ténu, cent mille fois plus ténu que l’hydrogène, voire encore plus ténu, de sorte qu’il n’y aurait précisément presque plus de monde, et que le monde
en tirerait son origine, alors ils ne manquent pas ceux qui parlent d’une cosmogonie véritable.
Ou alors, si on pose la question : les choses ne sont quand même pas absolues et immuables ? Non, non certainement pas, disent-ils, ce serait ridicule de le prétendre ! Mais si on
demande, sans dire qu’ils sont des choses : les atomes sont quand même absolus et immuables ? Oui, oui, c’est
certain, disent-ils, et ils ne se sentent pas du tout au comble du ridicule, mais bel et bien au summum du penser scientifique. Cest pourquoi j’affirme que plus le penser se complexifie et plus
haut il s’élève, plus il s’altère chez la plupart des gens et devient finalement totalement absurde.
Mais en voilà assez ; ils
ont renoncé à appliquer directement la cause absolue aux choses particulières, comme c’était l’usage dans la pratique antérieure – ou bien ne pouvons-nous même pas dire
cela ? Ont-ils réellement désappris l’application aux choses particulières ? Même en laissant de côté la religion qui agonise, on ne peut pas l’affirmer, eu égard à leur
métaphysique de la Nature et à leur Morale ; avec elles, en effet, nous nous trouvons à nouveau complètement sur le terrain sacré de la superstition aux causes
absolues.
Nous, qui connaissons la superstition sous toutes ses formes, nous ne confondons jamais les désenchantés d’une forme de superstition, qui se tournent pourtant – en raison de leur nature -
vers une forme nouvelle, avec des hommes libres. Non, non et non, nous ne devons jamais perdre de vue la réalité et la loi de la conservation de l’énergie, comme déjà dit depuis le
début : ils ont désappris l’application des causes absolues à l’intérieur de certaines limites, et ils ont appris à les utiliser dans des domaines nouveaux. Une fois de plus, le serpent de
la superstition s’est mordu la queue, et il suit maintenant une nouvelle mode.
Ils rient, quand ils
entendent parler des anciennes représentations causales, et de ce qui était prêté auparavant à une explication causale. Mais pour quelle raison ils en rient, ils ne peuvent pas le justifier
devant nous. Ils ricanent sur les anciennes représentations d’enchaînement causal et sur les vieilles contorsions pour les influencer par l’écoute d’histoires merveilleuses, par la prière, par
des cérémonies, par des mortifications et par des vœux – ils rient, quand on leur raconte comment cette fille de Philippe II avait juré à Dieu de ne
pas changer de chemise avant qu’Ostende ne soit reprise, ce qu’elle a fidèlement respecté durant trois ans. Et pourtant il n’y a là rien de risible, quand on croit à son Dieu et à son influence
par de si pieuses actions. Si l’on n’y croit pas, on peut entreprendre quelque chose de plus efficace parmi les éventualités offertes, on peut se comporter de façon plus pratique, et changer
plus souvent de vêtements.
Et qu’est-ce qui leur
semble risible dans ces anciennes explications ? Qu’est-ce qui est ridicule dans le fait, par exemple, de voir dans Saturne la cause absolue que les enfants de huit mois ne sont pas aussi viables que ceux nés à sept mois ? Qu’est-ce qui est risible là-dedans, quand on croit à l’astrologie ? Certes, dès qu’on ne croit
plus à l’astrologie, ou du moins à cette cause astrologique, on finira peut-être par ne plus croire à l’affirmation gratuite bien connue concernant
les enfants de sept mois et ceux de huit mois, car il n’y a pas la moindre trace de vérité en elle : elle repose seulement sur la prédiction
astrologique, mais les enfants de huit mois sont aussi viables que ceux de sept mois. Toutefois, ce n’est pas notre sujet, car il y a d’innombrables affirmations gratuites, auxquelles on
croit parmi nous.
Je pose seulement la
question : qu’y a-t-il de risible dans Saturne, en tant que cause absolue, pour des gens qui, à propos d’innombrables faits aussi biens réels que risibles en soi, croient en des causes
absolues ? Et ont-ils jamais éprouvé le moindre doute au sujet de cette monstrueuse et miraculeuse relation causale la plus risible de toutes, telle qu’ils se l’imaginent entre leur corps et
leur âme ? Il s’agit ici d’une croyance superstitieuse purement fétichiste, selon laquelle la matérialité de notre existence de chose serait hantée par un fantôme, qui y pense et
connaît en toute liberté, y pense des idées de la libre compréhension – « nous connaissons de mieux en mieux le monde » -, des idées purement théoriques, qui n’ont absolument rien à
faire avec la chose, dans laquelle se trouve le fétiche qui pense, hormis le fait que le fétiche les pense précisément dans cette chose ; là, il peut aussi agir selon son libre
arbitre, et faute de pouvoir tout faire (car il n’est pas le fantôme suprême), il fait néanmoins beaucoup de choses, comme il lui plait.
Oh, si on compare les
représentations des anciennes et des modernes croyances scientifiques, sans accorder trop d’avantage aux croyances modernes, on ne trouve pas une si grande occasion de tourner en dérision les
anciennes. En comparaison avec ce miracle du corps et de l’âme, tel qu’il est accrédité parmi nous, qu’y a-t-il de risible dans la doctrine de Gabriel Biel, qui fut reprise plus tard et
développée dans l’Occasionnalisme de Geulinx, Malebranche et du cartésien allemand Sturm (dans sa Physica hypoth.) ?
C'est à tort que Gabriel
Biel est nommé le dernier scolastique, « car il est mort en 1495, alors que le dernier scolastique célèbre est mort en 1804 : c’est l’année de la mort d’Emmanuel Kant, le plus
grand scolastique ayant vécu jusqu’ici, mais sûrement pas le dernier scolastique mort ». Gabriel Biel enseignait que Dieu seul est la cause unique et immédiate de tous les mouvements, qu’il
agit à travers les choses, qui se comporteraient là, de façon totalement passive. Par exemple, ce ne serait pas le feu qui chauffe, mais Dieu chauffe
à l’aide du feu, car les corps n’auraient pas en eux-mêmes la force de se mouvoir ; de même, dans tout ce que je pense et ce que je fais, je serais un spectateur totalement passif :
Dieu seul penserait lui-même tout cela, il est celui qui écrit à travers moi, celui qui fait cuire le pain, etc.
Je ne peux pas m’imaginer
en quoi cette représentation d’un grand fétiche, apparaissant comme un fantôme dans toutes les choses, paraît plus ridicule et moins sublime que
celle concernant le comportement des nombreux fétiches particuliers vis-à-vis de leur corps et des choses autour d’eux, dont même nos plus éminents hommes de science de la Nature n’ont pas la
moindre honte – ils ne se montrent pas du tout étonnés par le miracle de la connaissance des choses, qu’ils attribuent pourtant à leur intelligence,
au-dessus de laquelle se trouve le miracle encore plus grand du boire et du manger, à travers quoi ils font constamment passer magiquement la
déraison de choses naturelles, qui ne pensent pas, au stade d’une si sublime intelligence de fétiche.
A
SUIVRE…