V - Doctrine du mouvement, Abstraction et Science

A propos de la causalité, Hume n’a pas raison, quand il ajoute :

« Même si le cours de choses a été jusqu’ici si régulier, ce fait ne prouve pas à lui tout seul et sans une cause particulière qu’il en sera de même dans l’avenir »

Lorsqu'il met le monde entier au défi  de lui indiquer une cause qui nous légitime à déduire du passé vers le futur, les hommes de science, dont tout le penser est tiré des conclusions de l’expérience, ne peuvent assurément pas lui répondre. Et ils devraient absolument se taire, quand on leur demande pourquoi un enfant a peur du feu après s’être brûlé une seule fois, et même Hume ne saurait donner aucune raison, puisque répondre que c'est l’
habitude ne constitue pas un véritable argument.

A vrai dire Hume ne connaît pas de réponse, et c’est pourquoi celle qu’il donne néanmoins est si mauvaise. Sa réponse parlant d’une
causalité basée sur la succession des phénomènes se heurte complètement à la loi fondamentale de la causalité, et Hume s’en tient exclusivement aux seules relations particulières de la cause et de l’effet dans l’expérience première. C’est pourquoi sa réponse d’une causalité tirée de l’expérience n’est pas plus une réponse que celle de ceux qui, comme Hume, n’ont pas auparavant envisagé clairement les difficultés : chez eux, en effet, le véritable concept de causalité demeure inexpliqué.

D’autre part, la réponse par l’
a priori – en admettant que cet a priori aurait un sens, et à vrai dire celui d’un concept indépendant de toute expérience – n’est pas une réponse : en effet, dans ces concepts a priori demeurent inexpliqués les enchaînements particuliers de cause à effet de l’expérience fondamentale, à quoi le concept a priori est à jamais incapable de parvenir. Dans la réponse de Hume d’une causalité provenant de la succession régulière ne sont donc contenues ni l’universalité ni la nécessité de la loi de causalité. Précisément, Hume les conteste et les nie, mais il se montre ainsi plus conséquent que tous les autres empiristes. Pourtant, il ne peut pas soustraire de la nature humaine cette loi de notre penser, du moins pas par une tentative aussi maladroite, pour la remplacer par tout à fait autre chose.

Il veut mettre la
succession à la place de la causalité, mais la succession est tout à fait autre chose que la causalité, et en vérité la causalité n’a absolument rien à voir avec la succession. La cause et l’effet ne se succèdent absolument pas dans le temps, mais d'après le véritable concept de causalité ils constituent un processus de mouvement continu. Ce processus de mouvement objectif diffère totalement de notre perception sensorielle subjective, en relation au temps, par laquelle nous percevons une succession de phénomènes qui se transforment.

Toutefois, si on reste comme Hume entièrement dans le penser de l’expérience sensorielle fondamentale, où une
chose est reconnue comme nécessairement déterminante pour une autre chose, alors sont valables la succession et l’ancien théorème causa semper prior est effectu (la cause est toujours antérieure à l’effet) : pour nous, cependant, la causalité n’est pas la détermination d’une chose par une autre, mais la transmission de la vitesse du mouvement à un autre.

Certes le poignard est antérieur à la blessure due à son coup, mais le poignard est aussi une chose, et comme telle, ne présente aucune
nécessité causale par rapport à la blessure : le mouvement du coup de poignard est ce qui cause le changement produit dans le corps du blessé, et cette cause forme avec son effet un processus de mouvement unique.

Si Hume avait aussi bien saisi le véritable concept positif de causalité qu’il l’avait clairement établi en rejetant les idées erronées, il n’aurait pas pu parler des choses, en tant que causes et effets, puisque la chose, dans sa vérité, est la
causalité ou mouvement, et rien d’autre (rien en dehors d’elle, en effet, ne constitue un objet de notre penser ; la « chose » ne s’ajoute pas à la causalité qui, seule, est pensée en vérité)

Il est donc absurde de mettre, à son tour, la causalité ou mouvement en relation avec les choses, en tant que non causalité ou non mouvement, et Hume n’aurait pas pu parler de la succession de la cause et de l’effet, car la cause est
la cause saisie dans l’effet (et rien d’autre), et elle ne fait qu’un avec l’effet ; c’est pourquoi la production de l’effet cesse avec la cause – certes, pas l’effet déjà produit, mais tel qu'il se poursuit ultérieurement en devenant cause à son tour, et ainsi de suite. Que la causalité soit la succession apparaît même caduc et erroné pour cette raison car, en admettant son exactitude, on devrait conclure de toute succession régulière qu'il s'agit d'une relation causale, mais ce n’est pas véritablement le cas.

A SUIVRE...

 

Que la causalité soit succession apparaît aussi caduc et erroné pour cette raison, car, en admettant son exactitude, à partir de toute succession uniforme, on devrait conclure à une relation causale, ce qui n’est pas véritablement le cas (Schopenhauer donne l’excellent exemple du jour et de la nuit, que nous ne désignons nullement comme cause et effet malgré leur succession régulière), et plus encore pour la raison déjà mentionnée, à savoir qu’une seule expérience conduit le penser à attendre universalité et nécessité.

Or, à partir d’un seul cas on ne saurait conclure à l’universalité et à la nécessité d’une loi du penser ; ni un cas ni un grand nombre de cas n’y suffiraient, car tous les cas seraient nécessaires pour cela. Hume ne connaît pas de réponse à cela, et nul, qui veut seulement s’appuyer sur l’expérience et n’entend par-là rien d’autre que l’expérience sensible, n’en connaît une. Mais nous, sur notre terrain, nous pouvons répondre à tout cela, car nous savons que l’universalité et la nécessité ne reposent pas sur l’expérience des sens et n’en proviennent pas, mais sont éveillées dans la conscience à son contact, là où même seulement dans un seul cas l’abstraction entre en contact avec l’expérience.

A partir de là, elle garde en nous pour le reste du temps sa nécessité et son universalité pour toutes les choses et tous les évènements du même genre, et nous sommes convaincus que l’expérience manifestera toujours cette même régularité, que nous rencontrons dans notre penser abstrait, puisque les deux constituent précisément notre penser. Dans toute expérience, pourvu qu’elle soit réellement du même genre, la justesse de l’abstraction se confirme, et même dans toutes les déductions, que nous tirons dans l’abstraction, nous pouvons prédire infailliblement d’autres expériences jamais faites, d’autres effets et d’autres causes pas encore observés jusqu’ici - ainsi Gauss, à partir de rares données existantes, a calculé la trajectoire de l’astéroïde Cérès, et à partir de certaines perturbations d’Uranus, Leverrier conclut à l’existence d’une planète encore inconnue et détermina par avance l’endroit, où elle fut effectivement découverte par la suite. Sont-ce des exemples parlants de l’application de la conformité de nos abstractions aux choses ?

Mais dans une réflexion afférente, on trouvera que l’enfant, qui s’est brûlé une fois, craint le feu pour toujours, ou que le chien, touché une seule fois par une pierre, se sauve, la queue entre les jambes, en poussant un hurlement, aussitôt qu’il voit un individu se pencher d’après certaines postures ; ce ne sont pas de moindres exemples significatifs et nous nous comportons de la sorte avec tout notre penser. Nous ne tirons pas les lois du penser de notre expérience des sens – sinon nous devrions dans chaque cas, ce que personne n’affirmera être la vérité, avoir fait toutes les expériences avant d’établir une loi du penser ; nous n’obtenons même pas la loi du penser en concluant de la fréquence de l’expérience à la pérennité, comme personne ne l’affirmerait au détriment de la vérité, car l’indéniable vérité est que, de l’expérience d’une fois, nous ne tirons pas la moindre conclusion pour la pérennité, mais que, de l’expérience d’une fois, nous sommes conduits à l’abstraction qui nous garantit la pérennité de toutes les expériences éventuelles du même genre.*

 

[*Ici je peux rectifier ce que, aux fins d’une « interprétation provisoire », j’ai appelé plus haut une conclusion : à savoir que, de la perception d’un changement produit par le mouvement, nous conclurions que tout changement se trouverait provoqué par un mouvement, quand bien même il ne serait pas perçu par nous, comme c’est le cas pour les phénomènes moléculaires et atomiques, et que cette conclusion semblerait nous imposer l’hypothèse des atomes ; c’est en relation à cette conclusion que s’élabore toute construction fictive des atomes. La vérité est, bien entendu, que l’abstraction de cela se trouve éveillée aussi au contact de l’expérience du changement consécutif au mouvement perçu. L’enchaînement et la similitude dans la façon de conclure sont évidents, et c’est pourquoi je pouvais ici me servir de la clarification utilisée sans entrer plus avant dans le fait sous-jacent, par lequel l’enchaînement aurait connu une interruption dérangeante.]

 

Et puisque la loi du penser de la causalité et l’expérience de celle-ci coïncident désormais tout à fait avec le penser et avec l’expérience du mouvement, donc avec l’essentiel du penser de l’entendement pratique, et comme le penser du mouvement (ce que je peux ici seulement renvoyer au chapitre suivant) est équivalent à la vie de l’être humain qui, sans les pensées du mouvement de son entendement pratique, ne vivrait pas et ne pourrait pas conserver son existence, à savoir son système de mouvement spécifique, dans le cadre du mouvement universel, les mouvements ne se présentent pas à nous en tant que mouvements, mais, parce que nous vivons l’expérience fondamentale de nos sens, comme une causalité des choses, qui, en tant que telle, enrichit aussi l’entendement pratique et le dispose aux motifs et aux actions, par lesquels nous parvenons à un comportement de mouvement  adapté à un but : puisqu’il en va ainsi pour tout et que l’expérience de la causalité prend place dans d’innombrables situations et dans les plus importantes pour nous, et y a pris place évidemment depuis toujours – depuis qu’il y a des humains, il y a eu du feu qui les brûlait, de l’eau qui les étouffait – ainsi avec le rapport de la loi du penser de la causalité à l’expérience il en allait autrement qu’avec le rapport de n’importe quelle abstraction du penser à l’expérience afférente. La loi du penser de la causalité n’avait pas besoin d’attendre une confirmation par induction scientifique à partir de l’expérience, pour être éveillée même dans le peuple en général : la confirmation empirique avait lieu depuis toujours avec la même certitude que la loi du penser également pour le peuple tout entier, dont le penser se manifeste depuis toujours comme un penser causal.

 

Certes, dans le penser populaire, la cause vraie comme la cause fausse et superstitieuse joue son rôle (le concept de fausses causes, de causes absolues au Moyen Âge ! le déchaînement de la fureur aveugle et passionnée contre le premier objet bienvenu !), mais ceci ne constitue pas de différence avec la réalité du penser causal ordinaire. Depuis toujours le peuple devait penser de façon causale et le peuple a pensé depuis toujours, avant même de pouvoir soupçonner la validité de la causalité générale et de la vision scientifique que la causalité est du mouvement.

La causalité est la seule des abstractions dont il est question ici, qui soit réellement pensée par le peuple tout entier et même qui a été pensée par la totalité du peuple à toutes les époques, parce que le contenu représentatif de cette abstraction existait aussi pour tous les hommes et à toutes les époques, et plus généralement parce que le penser causal équivaut précisément au penser et à la vie de l’homme, c’est-à-dire à ce penser, sans lequel et sans sa constante utilisation aucune forme de vie ne serait concrètement possible, même pas la plus inférieure et la plus grossière du « sauvage » le plus primitif. Les humains ne peuvent nullement vivre, et même pas de la façon la plus primitive, sans rechercher les causes et les effets des choses de la nature environnante et sans en connaître le strict nécessaire par la voie de la tradition.

 

A partir d’ici on voit peut-être plus clairement qu’on ne voyait de n’importe quelle place antérieure, et comme de loin, ce que je développerai dans la dernière partie de ce volume consacré à la nature et à la signification de l’entendement pratique, à savoir que sa pleine signification consiste à offrir aux humains leur prévoyance vitale, à leur apprendre qu’ils peuvent chercher l’utile et éviter le dommage, et que, dans le fond, l’entendement pratique tout entier est l’exploration de Nature, rudimentaire ou organisée pour les besoins de la pratique humaine, tel qu’il se montre depuis les tout premiers débuts et demeure jusqu’à son pic le plus élevé. Déjà l’expérience fondamentale est la relation causale de notre sentir aux choses et à ce premier penser, où se trouve ainsi déjà inclus l’élément causal, et où s’ajoute originellement pour tout penser de tous les humains le savoir concernant les causes dans l’abstraction de la causalité, qui devient la science, dès que cette abstraction est reconnue comme étant celle du mouvement causal.*

 

[*L’abstraction de la causalité est la seule de toutes les abstractions, qui a toujours été pensée par le peuple tout entier à toutes les époques, parce que la vie n’est pas possible sans elle. Mais deux autres abstractions coïncident avec elle, et sont pareillement contenues dans  le penser de peuples entiers pour la même raison (elles sont indispensables à la vie de l’homme) pour conforter, éclairer et achever son penser causal  – ce sont la mathématique, dont j’ai dit qu’elle est contenue dans tout penser, y compris de l’individu le plus ordinaire, et le langage. Toutefois, mathématique et langage ne sont pas des concepts abstraits, mais, comme nous le savons, des constructions fictives du penser abstrait, indispensables pour l’établissement de la causalité et avec elle pour la vie pratique de l’homme, et en même temps pour le penser causal à trouver, de toute éternité, chez tous les hommes.]

 

 

 

 

Il n'y a pas d’explication absolue ! Pas d’explication en général ! Rien n’est expliqué par la connaissance des causes. Rien n’est expliqué par le phénomène d’une chose particulière déterminée, et même pas l’ombre d’une explication n’est obtenue. Si je dis : c’est humide, parce qu’il a plu, ou si je dis : il y a éclipse de la lune, parce que la Terre s’interpose entre le soleil et la lune, alors je n’ai rien appris sur l’humidité elle-même ni sur l’éclipse de lune en soi. Les causes n’expliquent rien des phénomènes produits, sinon les causes devraient leur ajouter quelque chose de nouveau, et devraient être autre chose que sont les phénomènes, quelque chose, par quoi seulement ceux-ci deviennent des phénomènes (id, a quo aliquid dependet per se).

Or les causes ne sont absolument rien d’autre que les phénomènes. Elles sont précisément les phénomènes produits. La pierre est mouillée, parce qu’il a plu – l’humidité de la pierre, c’est la pluie. La cause d’un phénomène, d’une chose, est elle-même une chose, une autre chose – le mot chose signifie cause dans l’ancien usage de la langue, et la causa est encore employée pour chose dans notre langage adéquat et dans celui de l’église, comme il en va généralement avec l’expression « cause célèbre » ; en français, causa se trouve différencié en cause et chose.

Chose = mouvement, mouvement = cause, donc cause = chose, et ainsi absolument rien n’est véritablement expliqué, au point qu’il n’y aurait plus rien à expliquer : puisque toute cause se trouve elle-même causée en tant que chose, l’explication est sans fin et il n’y a donc pas d’explication.
Nulle chose n’est à proprement parler une cause, elle-même devient cause par le fait d’être causée à son tour ; aucune chose n’a la cause en soi, car chacune renvoie à d’autres où elle tient sa cause, alors que celles-ci ne l’ont même pas en elles. Il en résulte finalement qu’une véritable cause, qui expliquerait tout, ne se rencontre nulle part.

 

Ainsi les causes n’expliquent rien des phénomènes des choses et ne sont absolument rien d’autre qu’eux-mêmes, et avec eux notre penser reste ce qu’il était. Notre penser des choses demeure celui de choses mutuellement en mouvement, où causalité et mouvement coïncident totalement, et avec les causes nous sommes renvoyés de Ponce à Pilate au sein de la totalité du mouvement infini ! Ceci reste dans notre penser du mouvement, mais doit aussi y rester, et afin que ça puisse y rester et que rien d’étranger ne s’y ajoute, nous devons, nous qui recherchons la conception unitaire du monde du mouvement, comprendre, de la façon la plus claire, que les mots causalité, cause et effet peuvent être échangés avec les mots mouvement, mouvant et mû.

 

Nous avons déjà été obligés pour tracer notre voie d’une conception du monde, comme étant celle d'un monde où notre penser ne rencontre que du mouvement, et il ne nous présente pas d’autres objets du penser que des choses, qui apparaissent précisément réduites en mouvement dans le penser scientifique – nous avons déjà été obligés d’abandonner l’espace et le temps en tant que soi-disant objets spécifiques de notre penser. Nous ne connaissons pas ces trois sortes de choses : l’espace, le temps et les choses en mouvement en eux, mais seulement des choses en mouvement, tandis que l’espace et le temps, hormis dans un but pratique, sont complètement invalidés, aussi bien en tant que perceptions spécifiques que formes de perception, puisque seulement les choses et leur mouvement constituent ce que nous appréhendons véritablement avec notre conscience et le seul contenu pensé. 

Et il en va exactement de même avec l’espace et le temps, et ainsi aussi avec la causalité. Si l’on reconnaît que seul le mouvement des choses constitue le contenu pensé de notre penser, ce qui est habituellement compris par espace, temps et causalité équivaut au néant, dont on doit toujours admettre qu’il n’est rien. Pourtant ce n’est pas l’affaire de tout le monde d’admettre le néant en tant que néant, aussi peu que la simplification du penser, qui se produit aussitôt que nous considérons toutes les pensées dans leur véritable relation à l’unique objet de notre penser et rejetons tous les autres soi-disant objets du penser.

Nous voulons poursuivre ceci, de façon détendue, comme étant notre affaire, tout comme nous l’avons fait à propos de l’espace et du temps, et également au sujet de la causalité, qui doit pareillement ajouter un néant à quelque chose, aussitôt qu’elle est différente de quelque chose devant désigner le mouvement des choses, et par conséquent pour nous elle doit être complètement invalidée dans cette signification particulière.

 

Ici seulement se présente l’occasion de parler explicitement, et ceci n’était pas nécessaire auparavant : la démarche de l’évolution l’a permis et exigé ; jusqu’ici nous introduisions a priori le mouvement comme la véritable causalité et nous gardions l’emploi du mot causalité à l’écart de toute incongruité : oui, je crois que j’aurai à peine utilisé le mot causalité, et certainement pas aussi souvent ni de la manière irréfléchie bien commode, tel qu’il est généralement employé. Mais cela convenait avec ce mot, et convenait partout avec le mot mouvement en lieu et place de sa signification, car, selon le concept, il n’y a pas d’autre différence entre causalité et mouvement qu’entre mouvement et mouvement.

Je ne sais pas ce que s’imaginent  par causalité particulière, ceux qui parlent de la causalité comme de quelque chose de particulier : du moins, je ne possède ni la capacité ni l’incapacité de me représenter et de penser la moindre des choses à ce sujet, aussi peu qu’à propos de l’espace et du temps, et je ne me gêne pas pour affirmer franchement que même eux ne se représentent et ne pensent absolument rien là-dessus, mais ils disent seulement des mots, exactement comme pour l’espace et le temps.

 

Certains pourraient objecter que le concept de causalité ne coïncide pas tout à fait avec celui de mouvement mais qu’il contient un élément distinctif qui ne se trouve pas initialement dans le concept de mouvement. Ils font remarquer que la causalité signifie également l’interrelation bien déterminée et immuable des choses particulières et de leurs mouvements réciproques. Ceci serait un élément distinctif de notre penser des choses quant au mouvement de ces choses, à savoir qu’il ne s’effectue pas au hasard mais de manière régulière, d’après un ordre bien déterminé, et ils concluent que le monde des choses en mouvement est un Tout ordonné et pas un Chaos.

 

Or en réalité, cet élément distinctif est essentiel à notre penser du mouvement et ceux qui ne l’y trouvent pas, prouvent tout simplement qu’ils ‘arrivent pas à saisir ce concept dans toute son étendue réellement scientifique. out notre penser est essentiellement un penser causal et le principe de causalité appartient aussi bien à l’expérience fondamentale qu’aux lois du penser abstrait, et ce depuis toujours, depuis que les humains pensent.

 

Pourtant certains, Hume par exemple, ont cru devoir rattacher la causalité uniquement à l’expérience, et d’autres comme Kant la rattachent au penser purement abstrait, voire a priori. Or la séparation du domaine abstrait de celui de l’expérience première ne correspond pas à la réalité car, en vérité, les abstractions sont un contenu également pensé par l’expérience, et rien de plus. Le  parallélisme et la liaison entre le penser abstrait et l’expérience ne ressortent nulle part aussi clairement qu’à propos de la causalité.

 

Certes, la loi abstraite de la causalité doit être bien distinguée de l’expérience sensible de la causalité. Cette loi abstraite, dans son universalité et sa nécessité, est autre chose que l’expérience première montrant qu’un morceau de bois tombe dans l’air et remonte dans l’eau, ou bien que l’eau gèle à une certaine température ; là on doit convenir qu’il s’agit de constatations tirées de l’expérience. Je ne cite pas, comme on le fait d’habitude, cet exemple bien connu de l’éclair et du tonnerre pour montrer un enchaînement de cause à effet : je dis expressément que je ne le cite pas, car ce n’est pas un exemple, à proprement parler.

L’éclair est la perception visuelle et le tonnerre la perception auditive d’un même phénomène, et le décalage des deux perceptions spécifiques n’implique en rien leur succession causale. Si les humains entendaient plus rapidement qu’ils ne voient, ils prendraient le tonnerre pour la cause de l’éclair. Ces sortes d’associations de cause à effet sont dues à notre penser primaire des choses, notre expérience sensible, où l’effet est différent de la cause et ne peut en être déduit ; la seule connaissance de la cause ne permet pas d’en tirer une conclusion valable sur la nature de l’effet.

Comme le dit Hume : « Que l’on donne à un homme, doué d’une intelligence et de facultés les plus remarquables, un objet qui soit tout nouveau pour lui et, après l’examen le plus minutieux des qualités sensibles de cet objet, il n’arrivera pas à découvrir la moindre de ses causes ni le moindre de ses effets. » ; mais nous reviendrons sur la fausse réponse de Hume, parlant  d’une « causalité basée sur la succession régulière des phénomènes. »

 

 

 

Dieu met en pratique sa nature, celle de cause éternellement immuable et indépendante. Il est ainsi défini, bien qu’il agisse pourtant toujours sur le monde, duquel lui-même ressent aussi un effet, c’est-à-dire un changement.

Aussi peu pour cette raison que pour l’autre, celle qui le met en colère au sujet de la chute des humains, qui l’émeut et l’altère pareillement, il n’est absolument pas incorporé au domaine du Relatif par les penseurs superstitieux, mais il continue à être appelé la causa efficiens et independens non causée et immuable produisant tous les changements,  et dans cette formulation se cache  la plus grande obscurité.

Il n’est pas possible d’exprimer plus fortement le contraire de la vérité qu’en parlant de changement dans ce qui est produit, comme si rien ne se produisait dans la cause, puisque la cause agissante et l'effet produit constituent l’enchaînement Un du mouvement, et il y a autant de mouvement dans la cause que dans l’effet, car son changement provient du mouvement de la cause, par transfert de ce mouvement. Il a déjà été question de ce discours barbare insensé d’une cause ne coïncidant pas avec son effet, et du monde absurde de la chrétienté, dans lequel il n’y a pas d’autre cause que celle qui n‘en est pas une - un monde débarrassé de la causalité et de la nécessité, de sorte que tout peut se produire aussi bien autrement que comme cela arrive.

Il a été suffisamment dit aussi que seule l’obscurité se trouve, d’abord, dans la conscience des humains. Ensuite la pensée de la cause a été introduite dans le monde, et avec elle un grand pas en avant a été accompli. Cependant, en parlant des choses comme étant des causes, et des forces comme étant des causes du mouvement, on était et on est encore très éloigné du véritable concept de causalité. Une chose n'est pas plus une cause que Dieu, et dans notre penser nous connaissons aussi peu les choses que Dieu.

Nous ne connaissons guère des choses, nous connaissons seulement la causalité, et nous ne pouvons pas utiliser à mauvais escient le mot chose au-delà de sa justification pratique. Comme déjà établi dans les prolégomènes, ce que nous nommons une chose est une unité nécessaire de la cause et de l’effet – nécessairement unis d'après la liaison de nos conceptions sensorielles spécifiques dans l’organisation de notre expérience première. En vérité, nous connaissons donc seulement ce qui cause et ce qui est produit, c’est-à-dire la causalité, pas des choses, et nous ne parlons donc pas des choses, de telle manière qu’elles seraient causes et effets. Nous ne parlons de rien d’autre que de la seule et entière causalité.

La causalité est évidemment pour nous exclusivement du mouvement, la causalité, scientifiquement comprise, est du mouvement, et on ne peut donc pas, en outre, parler aussi de forces comme si elles étaient des causes du mouvement. De la sorte on admet encore des causes particulières de la cause, et au fond, comme dans le penser religieux, la cause est à nouveau en dehors du monde. Cette conception erronée de forces, qui causent d’abord les causes, trouve un soutien apparent  dans le sentiment de notre force, tel que nous l'éprouvons en nous comme indépendant de celui par lequel nous agissons comme cause.

J’ai la force avec ces trois doigts de causer tout ce que nous appelons l’écriture – une force, que je ressens effectivement comme séparée et différente du mouvement d’écrire. Très certainement. Mais à cause de ce sentiment humain de force, admettre le mouvement de forces naturelles comme causes, c’est l’un des transferts anthropomorphistes les plus épouvantables, c’est transférer à l’ordre le la nature un complet malentendu en nous. Bien comprise, en effet, la force en vue d’un mouvement, telle que nous la sentons, n’est rien de spécial, n’est pas différente du mouvement, mais en vérité un autre mouvement, à savoir l’état de mouvement de notre entité chose dans sa totalité, et nous le ressentons donc effectivement comme n’étant pas différent du mouvement ou cause.

 

Ainsi nous ne sortons pas du mouvement, et c’est inintelligible pour nous. Nous n’identifions pas la causalité avec le mouvement, à cause du rejet radical des trois fausses conceptions causales qui aboutissent toutes les trois, au fond,  à une cause absolue hors du monde, et ainsi nous ne comprenons rien au concept de cause, nous ne le comprenons pas dans la pureté et la simplicité, à la manière dont Spinoza l’a compris. Car effectivement, tout ce dont je parle ici se trouve contenu dans les propositions de Spinoza évoquées plus haut, et face à ces propositions de Spinoza ne se trouve aucune proposition de Spinoza ayant un contenu contraire.

 

Dans aucun de ses écrits ne se trouve un passage ou une remarque accessoire, qui permette de supposer qu’il y ait jamais eu place dans son penser pour l’hypothèse d’une cause extérieure et absolue, ou des choses comme causes, voire des forces qui causeraient le mouvement. Nous avons beaucoup à apprendre de ce causaliste incomparable, car les forces comme causes du mouvement et les choses ou la matière comme cause jouent encore un rôle considérable dans la théorie et la pratique scientifiques.

Chez Spinoza tout revient entièrement, de façon claire et nette, à l’identification des choses avec la causalité (les choses ne sont pas des substances, mais s’il pouvait y avoir plusieurs substances, elles ne pourraient pas agir les unes sur les autres), et à l’identification de la causalité avec l’interrelation des phénomènes de mouvement. La vraie définition de la causalité s’oppose de la façon la plus radicale à la fausse conception dans ses trois aspects et à une explication absolue obtenue par la connaissance des causes.


Pas d’explication absolue ! Pas d’explication en général ! Rien n’est expliqué par la connaissance des causes. Rien n’est expliqué par le phénomène d’une chose particulière déterminée.  
...


A SUIVRE...


[Rappel de la conclusion du texte "Explication causale : Spinoza contre Kant" :

Celui qui voudrait rire des explications anciennes et peut en rire comme un sage, mais pas comme un fou, serait en droit de le faire, dès lors qu’il serait complètement délivré de cette croyance en une explication absolue de la causalité ; et s’il était réellement en mesure de ne plus penser de causes miraculeuses derrière le mécanisme des choses, au moyen de quoi émerge ce qui est nouveau dans le monde des choses, il saisirait au contraire que les causes coïncident avec le mouvement des choses et leurs résultats, et que la causalité n’est rien d’autre que le rapport des mouvements de choses.

Il saisirait de même, s’il avait complètement éliminé de son penser la séparation permanente entre le mouvement et les choses, et en même temps la sempiternelle distinction entre causes et mouvement, et si toute causalité était comprise comme étant le mouvement à l’intérieur des choses, c’est-à-dire d’un mot : comme une explication relative, tout à fait di
fférente de ce que l’on entend habituellement par explication causale là, en effet, se cache toujours l’idée d’une explication absolue. ]


Arrêtons-nous davantage là-dessus ; il y a généralement très peu de clarté sur ce que l’explication causale explique véritablement et ce qu’elle est à proprement parler. Nous devons donc pour les besoins d’une compréhension plus poussée entrer plus en profondeur dans le deuxième moment, celui que nous avons mis en avant à côté de la relativité comme essentiel pour le concept adéquat de cause : le mouvement, dont il a déjà été suffisamment dit qu’il coïncide parfaitement avec la causalité, laquelle constitue précisément pour cette raison une simple explication relative.

 

Nous avons reconnu le mouvement en tant que cause de tout ce qui est perçu par l’expérience première comme étant au repos ou comme transformation, comme repos ou changement des phénomènes physiques des choses, et il nous suffit maintenant de répéter que tout ce que nous avons dit du mouvement vaut pareillement et totalement pour la causalité, sur laquelle nous n’avons rien d’autre à ajouter que mouvement et causalité sont synonymes. Si je parle de cause ou de mouvement, c‘est du pareil au même ; c’est la même chose par exemple, si je dis : Robert Mayer a réduit la chaleur en mouvement, ou si je dis qu’il a montré la cause de la production de chaleur. Toute cause d’un phénomène est du mouvement, car tous les phénomènes sont des mouvements, rien que des mouvements, et donc une extra cause du mouvement ne saurait intervenir en supplément.

Dans la totalité du monde des choses, nous ne constatons rien d’autre que des mouvements et nulle part, en supplément, des causes particulières  des mouvements. Celui qui ne peut pas s’empêcher dans son penser de rattacher les mouvements à des causes et à des forces particulières, celui-là ne pense pas scientifiquement, mais à la manière de la fable où le soleil et la lune ont leur char, sur lequel ils voyagent. Nous ne sommes pas légitimés à penser ainsi ; nous n’avons pas de représentations de causes particulières se trouvant derrière, au-dessus ou dans le mouvement.

 

Les causes sont des mouvements – et là se trouve exclu qu’elles soient  quelque absolu en dehors du monde du mouvement des choses, ou des choses, ou même des forces distinctes du mouvement. On doit examiner soigneusement cette trinité, par quoi est dissipé le concept adéquat de causalité. Seulement la connaissance exacte de ce qui est erroné et la perception du pourquoi de la fausseté accomplit constamment la consolidation de la thèse positive. Et de même qu’il faut exiger dans chaque cas de réaliser clairement quelles erreurs sont en mesure de faire obstacle au vrai, il est particulièrement important, et même indispensable, dans le cas de la causalité de parvenir à la clarté et de s’y tenir fermement.

Ceci s’avère difficile. Son histoire est effectivement très malencontreuse, et de plus l’état dans lequel elle se trouve actuellement tout autour de nous par rapport au concept de cause est loin d’être satisfaisant ; parmi nous les trois erreurs de compréhension sont encore plutôt en vogue. Toutes les trois se pressent dans les têtes de beaucoup, et rares sont ceux pour qui la simple vérité de cause = mouvement est réellement claire.

 

Le plus grand de tous les malheurs, qui a pu arriver aux humains, fut sans aucun doute que le concept de cause à travers la religion, principalement la religion chrétienne, se dépouilla de sa relativité, et fut totalement exclu du monde. Dieu fut complètement séparé du monde, et en particulier, à cause des péchés de l’homme, le monde a été réduit au rang de total résidu de Dieu –  toutefois, puisque Dieu est l’unique cause absolue du monde, de ce qui est produit, ceci signifie que ce qui est produit est tombé de sa cause, et n’apprend d’elle guère plus que la production véritablement dépendante, notamment suite aux prières et autres comportements de piété religieuse des humains. Dieu agit avec le monde, selon que les comportement des humains lui plaisent, et à vrai dire comme cela lui vient à l’esprit, de manière imprévisible ; il n’est même pas responsable pour quiconque, il est le maître absolu. Ceci signifie donc que le monde, pour tout ce qui est produit en lui, a une cause arbitraire, une cause qui fait tout ce qui lui vient à l’esprit ; avec tous les changements survenant en lui, le monde est absurde.

A SUIVRE...


En tout cas, toutes les anciennes explications causales des cas particuliers ne sont en rien plus risibles que la reconduction en bloc de tous les détails à Dieu, en tant que cause absolue, ou plus risibles que l’extrapolation du relatif à l’absolu dans le penser causal, et elles ne sont pas plus risibles que les explications morales et que les explications scientistes selon la toute nouvelle causalité moniste de la théorie évolutionniste. Certes, ils seraient peu nombreux à l’admettre, et ils ont aussi des raisons, c’est pourquoi, dans leur auto-approbation,  ils ne l’admettent pas et ne considèrent pas ces explications comme  très sérieuses.

Nous, par contre, ne les considérons pas ainsi, car nous connaissons également la superstition moderne et ses raisons superstitieuses comme l’ancienne avec ses raisons, c'est pourquoi les chrétiens et les monistes se trouvent chez nous sur la même liste. Le monisme matérialiste fondé sur la théorie de l’évolution est aussi la croyance en un absolu fictif, il s’appuie sur un principe d’expérience causale miraculeuse, et ce que j’ai dit des chrétiens du Moyen-âge, à savoir qu’ils ne faisaient aucune différence entre raison et absurdité, est également valable pour les monistes modernes. En fin de compte, les gens du Moyen-âge avaient pareillement des domaines du penser, dans lesquels ils suivaient simplement la raison et la causalité raisonnable – sans cela ils n’auraient pas pu vivre.

Et si les monistes réservaient leur absurdité seulement à leur penser ultime le plus élevé, leur penser ne serait toujours pas amélioré pour autant, et on devrait continuer à dire de lui qu’il ne fait pas la différence entre raison et absurdité, car faire cette distinction appartient véritablement au penser. Mais il n’en va pas ainsi, et les monistes appliquent leur principe de croyance à tous les cas particuliers, ou plutôt tous les cas particuliers de la Nature leur confirment leur principe de croyance,  exactement comme il en allait chez les chrétiens avec leur principe propre.

La science elle-même, en tant que totalement pratique, qu’elle soit plus ou moins développée maintenant, n’a absolument rien à faire avec cette croyance, c’est-à-dire avec la conviction de ses représentants ; nous en mesurons clairement la vérité au fait que ceux-ci se sont accordés avec la superstition aussi bien dans sa forme religieuse que dans sa forme métaphysique, et jusqu’au 19e siècle les physiciens étaient de croyance chrétienne,  désormais ils sont monistes. Dorénavant, tous les phénomènes de la Nature leur prouvent aujourd’hui la nouvelle croyance comme elle prouvait l’ancienne autrefois. J’ai déjà indiqué qu’Athanasius Kircher a fourni 6561 preuves de l’existence de Dieu, et il doit y en avoir au moins autant pour le monisme évolutionniste. Nous vivons aujourd’hui la transition entre la croyance des chrétiens et celle des monistes, et c’est pourquoi nous trouvons nos gens partagés : les uns croient ces preuves, les autres, celles-là ; les uns sont chrétiens, les autres sont monistes – et Héraclite dit : les pensées des humains sont des jeux d’enfants !

 

Quelle sorte de croyance en une explication causale miraculeuse est-ce, ce sur quoi s’appuie ici le penser… non, les monistes n’ont pas vraiment de raison de se moquer des chrétiens. Celui qui voudrait rire des anciennes explications et peut en rire comme un sage, mais pas comme un fou, serait en droit de le faire, dès lors qu’il serait complètement délivré de cette croyance en une explication absolue de la causalité, et s’il était réellement en mesure de ne plus penser de causes miraculeuses derrière le mécanisme des choses, au moyen de quoi émerge ce qui est nouveau dans le monde des choses.

Il saisirait, au contraire, que les causes coïncident avec le mouvement des choses et leurs résultats, et que la causalité n’est rien d’autre que le rapport des mouvements de choses ; et ce, s’il avait complètement éliminé de son penser la constante distinction entre le mouvement et les choses, et en même temps la distinction incessante des causes du mouvement, et si toute causalité était saisie comme étant le mouvement à l’intérieur des choses, c’est-à-dire d’un mot : en tant qu’explication relative, tout à fait différente de ce que l’on entend habituellement par explication causale –  derrière elle, en effet, se cache toujours l’idée d’une explication absolue.


Sur la manière de traiter la question, à peine avaient-ils commencé à rendre leur penser plus juste sur ce point précis et à se détacher de leur Dieu, le Néant-cause, pour ce qui existe dans la Nature et pour tous les effets naturels, ils recommencèrent aussitôt à chercher, à la place de cette unique explication absolue,  d’autres explications qui, sans qu’ils le remarquent, s’avéraient pareillement absolues. Ainsi ces hommes, même s’ils ont rendu à la science d’éminents services dans leur spécialité, prouvent qu’ils ne peuvent pas concevoir clairement  dans leur penser le concept de cause, en tant que relative et identique au mouvement.

 

Ceux qui, avançant de façon moderne, sont aujourd’hui dans la superstition, le peuvent tout aussi peu que ces autres arriérés encore dans la superstition, et qui s’en tiennent toujours à cette fiction bien-connue du penser sur Dieu. Dans celle-ci on peut d’ailleurs surprendre  aujourd’hui encore de nombreux et brillants hommes de science de la Nature (Darwin !), aussi piteusement que cela apparaisse parfois. Ils prouvent ainsi précisément qu’ils n’ont pas adéquatement saisi le concept de cause : avec la compréhension de ce concept de cause d’après sa relativité et avec la doctrine du mouvement, qui englobe la totalité des interactions de la causalité, Dieu a fini de jouer avec nos peuples comme, par exemple, avec la suprématie du Dieu-Soleil,  dès que l'on a appris que le soleil se meut sans être conduit sur un char et sans un conducteur particulier.

 

Toutefois, tout n’est plus dans l’ordre comme auparavant, et on ne doit pas oublier que nous vivons dans l’époque entre une superstition et l’autre. C’est toujours la période la plus heureuse et relativement la plus libre, lorsqu’une forme de superstition agonise et que la nouvelle est sur sa lancée. C’est tout de même un armistice., et donc, tout n’est plus dans l’ordre comme auparavant. Pourtant habituellement, seule prédomine toujours     l’explication absolue à travers Dieu, dans laquelle la totalité du monde des choses est mis en question, car l’absence d‘idée est d’autant plus grande que l’enchaînement sur lequel on doit réfléchir est grand.

Si quelqu’un leur disait que l’œuf de poule n’a pas été pondu par une poule, mais est venu du Néant, ou que leurs enfants n’ont pas été conçus par eux et mis au monde par les femmes, mais proviennent du Néant, ils ne considèreraient pas ce verbiage comme très raisonnable : mais si cela sous-entend que tous les « premiers » œufs de poule, tous les « premiers » humains et tout ce qui est « premier » en général, y compris la totalité du monde tel qu’il était « au début », auraient été créés du Néant, eh bien, on ne saurait nier qu’ils étaient, et sont, encore très nombreux à le prendre au sérieux.

Et il n'en va pas autrement, quand on leur parle de la création du monde à partir du monde, ils ne considèrent nullement cela comme une véritable cosmogonie et ils la dédaignent, comme étant illogique. Or, quand on choisit d’autres mots en appelant chaos un monde très mince, et si on leur raconte que ce chaos est  tellement ténu,  cent mille fois plus ténu que l’hydrogène, voire encore plus ténu, de sorte qu’il n’y aurait précisément presque plus de monde, et que le monde en tirerait son origine, alors ils ne manquent pas ceux qui parlent d’une cosmogonie véritable.

Ou alors, si on pose la question : les choses ne sont quand même pas absolues et immuables ? Non, non certainement pas, disent-ils, ce serait ridicule de le prétendre ! Mais si on demande, sans dire qu’ils sont des choses : les atomes sont quand même absolus et immuables ? Oui, oui, c’est certain, disent-ils, et ils ne se sentent pas du tout au comble du ridicule, mais bel et bien au summum du penser scientifique. Cest pourquoi j’affirme que plus le penser se complexifie et plus haut il s’élève, plus il s’altère chez la plupart des gens et devient finalement totalement absurde.

 

Mais en voilà assez ; ils ont renoncé à appliquer directement  la cause absolue aux choses particulières, comme c’était l’usage dans la pratique antérieure – ou bien ne pouvons-nous même pas dire cela ? Ont-ils réellement désappris l’application aux choses particulières ? Même en laissant de côté la religion qui agonise, on ne peut pas l’affirmer, eu égard à leur métaphysique de la Nature et à leur Morale ; avec elles, en effet, nous nous trouvons à nouveau complètement sur le terrain sacré de la superstition aux causes absolues.

Nous, qui connaissons la superstition sous toutes ses formes, nous ne confondons jamais les désenchantés d’une forme de superstition, qui se tournent pourtant – en raison de leur nature - vers une forme nouvelle, avec des hommes libres. Non, non et non, nous ne devons jamais perdre de vue la réalité et la loi de la conservation de l’énergie, comme déjà dit depuis le début : ils ont désappris l’application des causes absolues à l’intérieur de certaines limites, et ils ont appris à les utiliser dans des domaines nouveaux. Une fois de plus, le serpent de la superstition s’est mordu la queue, et il suit maintenant une nouvelle mode.

 

Ils rient, quand ils entendent parler des anciennes représentations causales, et de ce qui était prêté auparavant à une explication causale. Mais pour quelle raison ils en rient, ils ne peuvent pas le justifier devant nous. Ils ricanent sur les anciennes représentations d’enchaînement causal et sur les vieilles contorsions pour les influencer par l’écoute d’histoires merveilleuses, par la prière, par des cérémonies, par des mortifications et par des vœux – ils rient, quand on leur raconte comment  cette fille de Philippe II avait juré à Dieu de ne pas changer de chemise avant qu’Ostende ne soit reprise, ce qu’elle a fidèlement respecté durant trois ans. Et pourtant il n’y a là rien de risible, quand on croit à son Dieu et à son influence par de si pieuses actions. Si l’on n’y croit pas, on peut entreprendre quelque chose de plus efficace parmi les éventualités offertes, on peut se comporter de façon plus pratique, et changer plus souvent de vêtements.

 

Et qu’est-ce qui leur semble risible dans ces anciennes explications ? Qu’est-ce qui est ridicule dans le fait, par exemple, de voir dans Saturne la cause absolue que les enfants de huit mois  ne sont pas aussi viables que ceux nés à sept mois ? Qu’est-ce qui est risible là-dedans, quand on croit à l’astrologie ? Certes, dès qu’on ne croit plus à l’astrologie, ou du moins à cette cause astrologique, on finira peut-être par ne plus croire à l’affirmation gratuite bien connue concernant les enfants de sept  mois et ceux de huit mois, car il n’y a pas la moindre trace de vérité en elle : elle repose seulement sur la prédiction astrologique, mais les enfants de huit mois sont aussi viables que ceux de sept mois. Toutefois, ce n’est pas notre sujet, car il y a d’innombrables affirmations gratuites, auxquelles on croit parmi nous.

 

Je pose seulement la question : qu’y a-t-il de risible dans Saturne, en tant que cause absolue, pour des gens qui, à propos d’innombrables faits aussi biens réels que risibles en soi, croient en des causes absolues ? Et ont-ils jamais éprouvé le moindre doute au sujet de cette monstrueuse et miraculeuse relation causale la plus risible de toutes, telle qu’ils se l’imaginent entre leur corps et leur âme ? Il s’agit ici d’une croyance superstitieuse purement fétichiste, selon laquelle la matérialité de notre existence de chose serait hantée par un fantôme, qui y pense et connaît en toute liberté, y pense des idées de la libre compréhension – « nous connaissons de mieux en mieux le monde » -, des idées purement théoriques, qui n’ont absolument rien à faire avec la chose, dans laquelle se trouve le fétiche qui pense, hormis le fait que le fétiche les pense précisément dans cette chose ; là, il peut aussi agir selon son libre arbitre, et faute de pouvoir tout faire (car il n’est pas le fantôme suprême), il fait néanmoins beaucoup de choses, comme il lui plait.

 

Oh, si on compare les représentations des anciennes et des modernes croyances scientifiques, sans accorder trop d’avantage aux croyances modernes, on ne trouve pas une si grande occasion de tourner en dérision les anciennes. En comparaison avec ce miracle du corps et de l’âme, tel qu’il est accrédité parmi nous, qu’y a-t-il de risible dans la doctrine de Gabriel Biel, qui fut reprise plus tard et développée dans l’Occasionnalisme de Geulinx, Malebranche et du cartésien allemand Sturm (dans sa Physica hypoth.) ?

 

C'est à tort que Gabriel Biel est nommé le dernier scolastique, « car il est mort en 1495, alors que le dernier scolastique célèbre est mort en 1804 : c’est l’année de la mort d’Emmanuel Kant, le plus grand scolastique ayant vécu jusqu’ici, mais sûrement pas le dernier scolastique mort ». Gabriel Biel enseignait que Dieu seul est la cause unique et immédiate de tous les mouvements, qu’il agit à travers les choses, qui se comporteraient là,  de façon totalement passive. Par exemple, ce ne serait pas le feu qui chauffe, mais Dieu chauffe à l’aide du feu, car les corps n’auraient pas en eux-mêmes la force de se mouvoir ; de même, dans tout ce que je pense et ce que je fais, je serais un spectateur totalement passif : Dieu seul penserait lui-même tout cela, il est celui qui écrit à travers moi, celui qui fait cuire le pain, etc.

 

Je ne peux pas m’imaginer en quoi cette représentation d’un grand fétiche, apparaissant comme un fantôme dans toutes les choses, paraît  plus ridicule et moins sublime que celle concernant le comportement des nombreux fétiches particuliers vis-à-vis de leur corps et des choses autour d’eux, dont même nos plus éminents hommes de science de la Nature n’ont pas la moindre honte – ils ne se montrent pas du tout étonnés par le miracle de la connaissance des choses, qu’ils attribuent pourtant à leur intelligence, au-dessus de laquelle se trouve le miracle encore plus grand du boire et du manger, à travers quoi ils font  constamment passer magiquement la déraison de choses naturelles, qui ne pensent pas, au stade d’une si sublime intelligence de fétiche.

 

A SUIVRE…

       

 


Je ne vois pas du tout de différence et mon affirmation confirme que la foule reste la foule ; la bêtise exprimée de façon savante, ou non savante, ne constitue pas une différence. Quiconque parle comme Kant du libre primus motor du monde, et se prend sur sa chaise pour un libre primus motor, est perdu avec une telle aberration pour le concept de causalité,  il ne peut pas prétendre au nom de penseur et on doit le laisser définitivement pour ce qu’il est - que peut pour nous, qui cherchons le penser, celui qui tient le faux pour vrai, et explique tant de faux penser pour le juste ? Penser faussement, ce n’est pas penser !

 

Déjà, dans les Cogita metaphysica II, 9, Spinoza, le grand défenseur de la causalité, écrit : « Si les humains pouvaient connaître clairement l’ordre tout entier de la Nature, ils trouveraient toutes choses aussi nécessaires que ce qui est enseigné en mathématique, mais seulement comme cela dépasse le discernement humain, on tient certaines choses pour possibles,  et d’autres pour nécessaires », et il ajoute :

« Si la pierre lancée par nous avait une conscience semblable à la conscience humaine, elle prendrait son vol comme un acte de sa liberté. » Ceci veut dire : si elle pensait, comme il est pensé dans les têtes de la foule. Le penseur ne pense pas ainsi.

 

Toute cause, qui met les choses en mouvement « tout à fait librement et sans l’intervention déterminante inéluctable de causes naturelles », et qui est à la fois une  non-chose, immobile et située derrière les choses et leur mouvement, n’est pas une cause naturelle, est une cause absolue, est Dieu.  Une telle cause est un Dieu – il y a autant de dieux que de choses et de mouvements des choses, et finalement derrière tous la cause ultime absolue, le grand Dieu. Ainsi a-t-on bien expliqué, et ce qu’on a expliqué, était assurément expliqué absolument.

 

On doit saisir aussi vivement que possible qu’une telle manière d’expliquer causalement n’a aucune ressemblance avec l’explication causale adéquate, au point qu’elle n’indique véritablement aucune sorte de cause. On pose la question : quelle est la cause du monde des choses ? La réponse est : Dieu, la non-chose, est la cause des choses. Ainsi est trouvée la cause absolue et avec ça basta. Mais qu’a-t-on expliqué ainsi ? Quel est, là, ce qui explique véritablement ? Dieu a fait le monde à partir de rien – là, le néant est ce qui explique véritablement. On ne sait ni qui est Dieu ni comment il a fait ; on n’en sait rien, et on ne se pose pas de questions.

Si on demande d’où vient le monde, la réponse est simple : du Néant. Ce Néant est seulement défini par son opposition au monde, comme quelque chose existant ;  ce Néant  est donc la véritable explication, et que Dieu soit défini  essentiellement comme n’étant pas une chose (Scotus, De div. Nat. III, 19 dit textuellement : le Néant est l’essence de Dieu), repose donc seulement sur le fait qu’à cet égard il est identifié au Néant, d’où le monde tire son origine : Dieu est lui-même le Néant, d’où le monde existe, Dieu est le monde, quand il était encore le Néant, et pas encore le monde – tout comme existait le chaos, d’après leur Cosmogonie de Kant et Laplace, lorsqu’il n‘était pas encore ce monde ; c’est pourquoi Dieu, en tant qu’origine primitive du monde (principium principiorum) est encore l'unique chose vraie, la chose absolue (ens entium), de même que le chaos dans cette Cosmogonie.

Que l’on veuille bien se souvenir ici de ce qui a été dit plus haut : il y a la même parenté entre l’émergence du monde à partir du chaos et la création divine à partir du Néant ; nous voyons encore beaucoup mieux  que seul le Néant est l’élément explicatif  et que Dieu concorde totalement avec ce Néant. Mais il faut aussi comprendre que n'est pas réellement indiquée une cause avec la réponse Dieu cause du monde, parce que Dieu, moteur immobile, est défini comme n’étant pas une chose, comme étant le Néant ; à son sujet, on ne saurait donc légitimement parler d’une quelconque propriété concernant les choses ni de sa manière d'agir sur elles.

La différence entre Dieu, en tant que cause, et le monde, en tant qu’effet, est donc la différence entre rien et quelque chose. Or une cause doit aussi être quelque chose ; elle met en mouvement, parce qu’elle est en mouvement, et elle diffère de l’effet, comme un état de mouvement est différent d’un autre.

 

Combien est ridicule une telle explication, qui n’explique à peu près rien, puisqu’elle n’indique pas réellement une cause, mais ajoute un Néant derrière ce qui est à expliquer ; elle conduit ainsi en dehors de notre penser entier, qui est seulement un penser de choses, et en dehors de toute explication compréhensible pour nous - pour nous, en effet, l’explication est contenue seulement dans le retour au mouvement (tout est façonné par le mouvement, par lui les diverses choses sont ce qu’elles sont – il est ainsi expliqué relativement et pratiquement, comme nous en avons besoin.

Par contre l’explication : Dieu a fait les choses comme elles sont à partir de rien, dans laquelle le Néant contient l’explication et doit donc représenter la cause du quelque chose du monde, n’est précisément pas représenté. La création à partir de rien, cela signifie que Dieu agit sans cause, qu’il effectue son oeuvre magistrale avec rien : avec son Néant, Dieu n’est pas une cause du monde, mais une non-cause – quand nous ne pouvons pas expliquer quelque chose de la Nature avec une autre chose de la Nature, nous sommes proches d’un Néant, et ainsi rien n’est expliqué, ni absolument ni relativement) – quel bavardage ridicule il y a dans cette explication absolue, et précisément commence à poindre le penser ordinaire éveillant  à un certain cercle de choses. Dès que filtra la vraie notion de cause, fut-ce seulement dans l’application à certains domaines, le bon Dieu trébucha, et boum tomba du ciel de l’imbécillité – le proverbe dit maintenant : ce qui tombe du ciel ne nuit à personne.

 

Ceci aurait été de la plus grande utilité, si un grand profit et une amélioration avaient été possibles sur la durée, si la loi de la conservation de l’énergie n’était pas aussi celle d’après laquelle l’énergie de l’imbécillité et de la superstition reste toujours la même parmi les humains, et si à l’éclaircie d’hier ne succédait pas un aveuglement.       

 

A SUIVRE...


Spinoza a établi le concept de cause mécanique relative, qu’il a clairement définie comme étant du mouvement, et il a expliqué qu’elle n’est pas simplement l’impulsion d’un mouvement en précisant qu’elle est inhérente au mouvement lui-même. L’entière doctrine du mouvement n’est rien d’autre que la doctrine des relations de causalité pour les choses qui émergent en tout et partout dans le mouvement.

Il n’y a rien d’autre que du mouvement, toutes les choses variées et tous les divers processus de choses sont des états différents du mouvement ; tous les mouvements sont des causes et toutes les causes sont des mouvements, les causes coïncident complètement avec les choses. A
cette causalité relative, à la véritable vision du monde, en tant que mouvement des choses, s’oppose leur cause absolue, leur fausse conception dépourvue de toute unité. Rien ne nous autorise à distinguer des causes supérieures et inférieures, une cause absolue n’est pas un concept et est impensable.

 

Sur cette cause absolue, qui n’est pas identique au mouvement des choses lui-même, sur cette première cause, qui n’a aucune cause par laquelle elle-même a été créée, la foule superstitieuse en sait long. Elle connait cette cause, qui, sans être une chose en mouvement, se trouve derrière les choses et leur mouvement, en tant que cause du mouvement, ou se situe en elles à la manière d’une non-chose immobile.

 

Il ne manquera d’exemples à personne pour cela. Le penser superstitieux de la foule nous montre partout le dualisme. Pour analyser les pensées de la foule nous avons seulement besoin à nouveau de nos miroirs grossissants, comme nous l’avons déjà fait auparavant, et avions pareillement le dualisme devant les yeux. Notre miroir grossissant Emmanuel Kant nous montre l’ultime agent causal, non causé, de la totalité de ce monde des choses. Mais il nous montre aussi cette cause non causée à l’intérieur de ce monde des choses avec une maladresse non moins grande, tout à fait inattendue et véritablement coupeuse de cheveux en quatre.

Dans les soi-disant « Antinomies de la Raison Pure », comme je le montrerai par la suite, se rencontre la plus palpable confusion des pensées de la faculté de l’entendement pratique avec celles de la faculté de la superstition analogique. Certes, Kant construit ses antinomies simplement pour prouver l’impossibilité de la cosmogonie rationnelle, mais les cosmogonies doivent en même temps apporter leurs preuves d’existence dans l’entendement et leur nécessité. Or, en vérité, elles n’existent absolument pas dans l’entendement, mais seulement dans une tête, qui, sans aucun pressentiment de la diversité des facultés, tient éternellement emmêlés  le penser de l’entendement et celui de la superstition analogique.

A cet égard, les prétendues oppositions, bien loin de s’équilibrer, ne sont pas de véritables oppositions dans le penser, et pour cette raison elles présentent : un échantillon de littérature populaire, une profanation sans pareille du penser et un crime capital contre la philosophie. Dans ces soi-disant antinomies, la thèse de la « troisième opposition des idées transcendantales » s’énonce ainsi : « La causalité des lois de la Nature n’est pas la seule d’où tous les phénomènes du monde peuvent être déduits. Il est encore nécessaire d’admettre pour leur explication une causalité par la liberté. »

Et que cette obligation d’admettre une libre causalité, c’est-à-dire « une spontanéité absolue des causes, une série de phénomènes, qui, selon les lois de la Nature, va commencer d’elle-même », ne soit démontrée (!!), comme cela est signifié dans la remarque à la troisième antinomie, qu’en vue de saisir une origine du monde, elle permet aussi, « au beau milieu de la course du monde, de faire commencer d’eux-mêmes divers enchaînements de la causalité », et Kant en donne l’exemple suivant :

« Si maintenant, par exemple, je me lève de ma chaise, de façon totalement libre, et sans l’influence déterminante inéluctable de causes naturelles… cette décision et cet acte ne se situent pas dans la succession de la simple influence naturelle et n’en sont pas une simple continuation, mais les causes naturelles déterminantes au-dessus d’eux cessent complètement au regard de cet événement, qui, certes, leur succède mais n’en résulte pas, et qui, eu égard à la causalité, sinon au temps, doit être appelé tout bonnement le tout début d’une suite d’évènements. »

Très, très juste, si Kant se lève de sa chaise, « de façon totalement libre, et sans l’influence déterminante inéluctable de causes naturelles ». Mais il doit pourtant se lever d’abord dans la Nature. Que Kant puisse penser de nombreux miracles, nous le savions déjà, mais plus sérieusement nous devons admettre que ce qu’il a ainsi pensé ne saurait être exact,  et chez lui, dans les questions essentielles du penser, ce n’est pas juste mais erroné.

Je veux dire par-là que la causalité est véritablement une des questions essentielles du penser ; on ne peut pas laisser passer l’occasion de comparer à Spinoza, et à sa conception de la causalité, l’homme, dans la tête duquel elle semblait être telle que nous l’avons trouvée ici – avec ses idées, Spinoza s’élève partout très haut, et tel un aigle, il vole haut au-dessus des nuages, alors que celui-ci voltige comme une poule au ras du sol seulement.

On ne saurait pécher plus gravement contre le pur concept de causalité qu’en admettant p deux sortes de causalité, et notamment une cause absolue aussi bien pour l’origine du monde  qu’à l’intérieur même du monde : plus de péchés contre la causalité, ça n’existe pas. Quelle sorte de penseur est donc ce Kant ! Toutes les caractéristiques de la superstition sont en lui, et partout il se réfugie dans le penser superstitieux de la foule. Celui qui a des yeux verra aussi à quel point partout chez lui les pensées de la foule dans sa plus grossière et plus inférieure façon de penser, ressortent chez lui, après ses feintes et ses tours de sagacité, comme étant son véritable penser fondamental tout à fait naïf.

J’ai déjà dit plus haut qu’il parle de la création du monde à partir du néant, et de son déroulement, comme si cela sortait de la poitrine de sa nourrice ou du jardin d’enfants, et comme toute vieille commère en parle : une vieille commère a les mêmes conceptions de la causalité (et en outre elle n’a pas besoin comme Kant  de ce qu’il nous montre comme très éloigné du véritable concept causal, en le définissant comme  une catégorie) ; une vieille commère croit aussi qu’elle peut se lever librement de sa chaise, tout comme le pense Kant. Une vieille commère, quand elle a la tête à penser comme la foule, a exactement les mêmes idées de la régularité des causes naturelles et des causes libres,  de la causa efficiens en tant quecausa independens, comme l'ont les scolastiques.

A SUIVRE...

SUITE :

Toutefois, lorsque je dis que Spinoza a complètement délivré du christianisme, je veux dire par-là : intérieurement dans la pensée, et extérieurement seulement jusqu’à un certain degré. La nuit de la chrétienté n’a pas encore complètement disparu de nos contrées. Nous nous en tenons encore à cet épouvantable assemblage d’entendement pratique et de superstition, et en plein milieu du tout, à ce qui tient lieu de réalité, à savoir les grandes bâtisses de l’illusion, de l’action de grâce, de la prière et de la magie.

Nos contrées sont assurément maculées des traces du monde de l’expérience miraculeuse et de la déraison, chacun de nos villages témoigne de l’état ecclésiastique général, et il y a toujours encore, sans que cela ne soit ressenti comme une grande honte, une multitude de soi-disant gens de l’Esprit, qui représentent l’exact contraire de la spiritualité – la superstition est entrée ici dans des formes spécifiques humaines, au point de la représenter, elle est devenue chair, et à vrai dire habituellement chair énormément nuisible et sans utilité.

En fait, les spirituels de ce genre ne sont pas seulement (après les fous) les plus inutiles de tous les individus, mais aussi les plus nuisibles, premièrement à cause de leur parasitisme, et deuxièmement en raison de l’influence funeste qu’ils exercent par l’appel au soulèvement des masses et par l’excitation de leurs instincts les plus vils après comme avant, aussi mal que cela puisse se passer. Nous ne sommes pas encore parvenus à interdire l’enseignement de la religion dans les écoles (comme c’est le cas au Japon), et nos gouvernements, bien loin d’admettre le grand méfait de la superstition religieuse, trouvent plutôt en elle leurs meilleurs appuis.

Les non-pensées de la croyance s’avèrent ainsi encore toujours liées à nos institutions et envahissent les parties essentielles et nobles de la vie, voire  le meilleur penser scientifique. Le combat de la vie dans l’exigence de sa réalité doit être farouchement mené contre la superstition chrétienne ennemie des humains, contre la hiérarchie et la scolastique. Celles-ci ne sont pas encore tombées, et pourtant elles tomberont ; là, il n’y aucune halte, leur destin est scellé. Les idées se combattent mutuellement, et l’idée de Spinoza est dans une incessante victoire ; ni l’excommunication ni la mort ne l’atteignent. Il se révèle vivant et puissant contre toute scolastique chrétienne, sous quelque habit qu’elle se présente, contre le kantisme et contre le cartésianisme, car les deux dévoilent la vaine tentative de fonder scientifiquement la pensée chrétienne, jusqu’à ce que celle-ci soit entièrement anéantie.

 

Mais je parle ici de ce qui disparaîtra de la vie de l’humanité, sans examiner ce qui prendra sa place, même si c’est finalement ce qui nous importe le plus. En effet, nous n’avons pas à craindre l’ancienne superstition autant que la nouvelle : l’ancienne est vieille et épuisée et disparaîtra bientôt, tandis que la nouvelle est neuve et puissante et aura une longue vie. Mais je ne parle pas ici seulement du déclin du christianisme, dans la mesure où Descartes et Kant doivent être désignés comme ses soutiens et ses rénovateurs les plus efficaces – Descartes, qui appelle la vérité et la bonté de Dieu le fondement métaphysique (Principes physiques IV, § 206), et Kant, qui considère, de la même manière, les idées de Dieu, de liberté et d’immortalité comme le véritable but de la métaphysique et explique comme étant sa mission « d’élever le savoir pour remplacer la croyance ».

Je parle seulement ici de l’inutilité de ces efforts et de la disparition du christianisme, qui aura sûrement lieu - car encore une fois : la croyance est du penser, du penser perverti de l’expérience miraculeuse, toujours renversé par l’exacte expérience réelle, tant qu’il peut durer aussi jusque là. L’église l’a remarqué, continue de le remarquer et le remarquera de façon de plus en plus sensible jusqu’à sa fin fatale. Le penser exact de l’expérience réelle ne se laisse pas arrêter et il n’a pas de répit jusqu’à ce qu’il ait analysé si tout ce qui est prétendu être de l’expérience, l’est  véritablement. Les humains ont aussi recherché effectivement en profondeur la confirmation de l’expérience miraculeuse, ils sont devenus très pressants là-dessus et ils continueront à l’être de plus en plus, jusqu’à ce qu’ils rejettent de leurs pensées, comme étant insensé, ce qu’ils ne trouvent pas dans la réalité.

Contre le mot de Lalande : « J’ai cherché Dieu partout dans le ciel et je ne l’ai pas trouvé », rien ne peut être objecté : c’est la juste recherche de quelque chose, qui était affirmé exister et agir objectivement (et pour pouvoir agir, il faut exister objectivement). L’église ne peut pas imposer de contenu au penser adéquat ; ça ne lui a servi à rien, dans les époques de sa très grande puissance, de chercher à museler notre penser de l’expérience réelle, elle n’y est pas arrivée, et cela ne lui sert à rien maintenant, alors qu’elle est déjà bien impuissante, de vouloir maintenir comme vérité particulière la croyance en l’expérience miraculeuse face aux vérités du penser : la croyance religieuse se consume et elle n’est pas près d’en avoir fini.

 

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