IV - Penser abstrait et loi du mouvement



Cette loi fondamentale est celle du mouvement. Elle remplace les choses par le mouvement et n'accepte d'aucune manière l'expérience première dans la multiplicité de ses images représentatives, comme étant autant d'objets de son penser. A vrai dire elle les accepte toutes, mais seulement  – après avoir établi ce qu'est réellement l'expérience fondamentale – dans le but de ramener la multiplicité des phénomènes à cette expérience réellement essentielle de l'unité universelle, d’où peut être déduite et expliquée la totale multiplicité du devenir. 

Assurément, a été ainsi ajouté  quelque chose d'autre qui ne se rencontre pas dans l'expérience première, à savoir la validité universelle et la nécessité, que la loi revendique en théorie et en pratique comme étant de son ressort. Ceci émane du penser abstrait qui, comme nous le voyons, se trouve confronté à l'expérience première en sa qualité de quelque chose entièrement autonome. Comme ceci a déjà été suffisamment précisé dans le passage sur les concepts, malgré l'origine étymologique du mot « abstraction », les Abstractions des lois du penser ne sont nullement abstraites de l'expérience première ; leur autonomie ne peut pas être mieux démontrée qu'en faisant remarquer que l'expérience acceptée dans le penser abstrait est le contraire de l'expérience première.
 
Nous allons confronter l'expérience première à la loi fondamentale. L'expérience primaire nous montre les choses comme des choses existantes, c'est-à-dire demeurant inchangées ou du moins persévérant inchangées  dans l'existence pendant plus ou moins longtemps ;  à vrai dire elle nous montre des choses qui paraissent différentes entre elles, et en plus le mouvement des choses ainsi que leur changement et leur transformation. A ce propos, la loi fondamentale dit : tout ceci est expérience confuse des sens, alors que l’entière multiplicité de l'expérience des sens s'avère, dans sa vérité et son essence, être l'unité qui seule est la réelle expérience . Seul le mouvement est l'expérience réelle, et par le mouvement se produit tout ce paraît si hétérogène à l'expérience première. 

Cette expérience première des sens doit céder le pas devant l'expérience scientifique de la loi fondamentale. Ce qui se manifeste à cette vague expérience première est faux : ce qui lui apparaît comme une chose qui ne change pas, voire comme une chose persévérant dans l'existence, fut-ce pour un moment, donc toute la variété infinie des phénomènes de choses aussi bien que tout changement et toute transformation, tout ceci est réel seulement parce que le mouvement est réel ; en réalité, tout ceci est du mouvement, et le mouvement constitue l'essence unitaire de tous les phénomènes.
 
Toutefois, bien entendu, ce qui est réel pour l'expérience première, demeure la réalité pour elle, ce qui signifie : reste réel pour notre vie. Pour l'expérience première, toutes les multiples images représentatives continuent à exister comme autant d'éléments valides, et la pratique du penser conceptuel ordinaire opérant avec des concepts génériques est et demeure ce qu'elle est : la combinaison et la mise en relation de tous ces différents éléments qui apparaissent séparés et ordonnés entre eux en concepts génériques selon leurs caractères relativement essentiels. 

Le penser conceptuel ordinaire n'a rien à faire de la réduction à l'élément unitaire ultime, il s'en tient à l'empirisme de l'expérience première (pour cette raison, les concepts génériques font entièrement partie du domaine de l'expérience première, dans la mesure où ils ont à faire avec elle, avec des images représentatives telles qu'elles lui apparaissent au moyen des sens), et seules sont corrigées ces illusions sensorielles qui s'avèrent des tromperies des sens dans le cadre de cet état d'expérience, comme c’est le cas du bâton qui semble brisé dans l'eau. Toutefois, les abstractions des lois du penser sont tout à fait autre chose que les concepts génériques. Dans l'Abstraction des lois du penser, l'expérience fondamentale toute entière est érigée en tromperie, tout ce qu'elle dit des choses et des processus de choses est entièrement reconnu ici au même titre comme illusion des sens, comme tromperie des sens à l'exemple du phénomène du bâton dans l'eau.
 
A vrai dire, les concepts génériques résultent de la dissolution chaotique des choses de l'expérience première et de la formation de classes de choses d'après la ressemblance essentielle d'appartenance. Cependant, dans la loi fondamentale, toutes les choses sont dissoutes et récusées parce que non-vérité totale ; seul le mouvement est vrai, et donc les choses ne sont pas vraies, puisqu’elles ne sont rien d'autre que l'apparence de non-mouvement. En bref, l'expérience fondamentale toute entière est inversée et subit une curieuse transformation. Ainsi, comme indiqué auparavant, de la même manière que la plus universelle loi fondamentale du penser opère avec l'expérience primaire la plus universelle, toutes les Abstractions des lois du penser opèrent avec l'expérience appropriée à leurs domaines.
 
En fait, c’est une question tout à fait étonnante. Nous ne pouvons et nous ne devons pas passer là-dessus distraitement, comme le font ceux qui savent tellement parler de l'expérience, et de rien d'autre que d'expérience, mais pas en totalité et pas à bon droit. Nous sommes entièrement d'accord avec eux sur le fait que seule l'expérience est valable : l'entendement pratique est le penser de l'expérience, ici le penser n'est rien en soi, et même pas le penser abstrait – très certainement pas. J’admets entièrement avec eux que l'expérience seulement doit avoir une validité : mais je ne suis pas d’accord  sur ce qu'est l'expérience, ni que l'expérience coïncide totalement avec notre expérience fondamentale au moyen de la perception sensorielle.
 
Est-ce que je ne leur attribue pas, peut-être, une affirmation différente de la leur ? Ce sur quoi ils se fondent seulement, est-il bien ce qu’ils voient, entendent, etc., à savoir la perception sensorielle, et bien entendu la perception sensorielle corrigée dans son domaine spécifique ? C’est la même chose que j’appelle l’expérience première. Mais qu’en est-il maintenant de la loi fondamentale du mouvement, que la science suit ? Cette loi fondamentale a pourtant vraisemblablement comme contenu autre chose que l’expérience première, n’en provient assurément pas, n’est même pas une déduction empirique et ne se découvre pas par le calcul ; elle contredit complètement l’expérience première, ne peut jamais être confirmée en elle, s’appuie en outre sur l’hypothétique, non empirique et impossible à expérimenter, construction fictive des atomes, se situe très au-delà de toute règle d’expérience, contraint la totalité de l’expérience à la suivre et décrète une toute autre sorte d’expérience :
 
« Nous, du haut de notre vision d’aujourd’hui, nous suivons la direction de nos perceptions sensorielles -quiconque ne philosophe pas ainsi, ne se trouve pas réellement au sommet de la vision actuelle, sur laquelle il est ainsi philosophé.
»

Or, de la sorte, il n’est pas philosophé de manière adéquate. Par chance assurément, comme déjà souligné précisément ici, il n’est pas du tout vrai que seule l’expérience fondamentale est valable pour la science, mais elle suit la loi qui tire son origine de l’Abstraction du penser et elle lui est redevable de ses résultats.
 
La science n’existe en tout et pour tout que dans le penser conceptuel, à savoir celui de l’expérience à laquelle est appliquée le penser scientifique conceptuel et, dans cette mesure nous pouvons parler de la science empirique, c’est-à-dire la science pour l’expérience, mais absolument pas de science empirique dans le sens de science tirée de l’expérience des sens ou expérience première ; nos physiciens sont très éloignés de la vérité, quand ils prétendent que leurs théories sont déduites des témoignages de l’expérience des sens.
 
 
 
 
 
         
    
 
 
 
 
 
 
                                     
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 


 
Quoi qu’il en soit, nous devons examiner cette question dans les développements suivants. En tout cas, c’est une réalité que ce qui doit valoir comme expérience scientifique en opposition à la perception sensorielle est établi seulement par le penser abstrait et par les Abstractions des lois du penser ; de ce fait, la connaissance de ces abstractions nous est indispensable. Ceux, qui ne savent pas qu’on doit s’en préoccuper et se détournent du penser abstrait avec entêtement, n’ont pas la moindre idée de la relation entre expérience première et Abstraction, et c’est pourquoi ils ont seulement de l’expérience une connaissance insuffisante – ils suivent toutefois ce même penser, sans le savoir, mais ils ne suivent pas seulement le penser, ils suivent également l’expérience fondamentale et donc l’expérience non scientifique. 

Je montrerai que le plus grand malheur pour la science provient de la négligence à l’égard du penser abstrait, dans lequel se rencontre seulement la véritable expérience scientifique, de sorte qu’il en parmi les hommes de science une confusion très fréquente entre l’expérience scientifique et l’experientia vaga. Le manque de savoir à propos des Abstractions et la confusion du penser sur l’expérience conduit à des difficultés sans fin, qui ne sont pas ressenties assurément par ceux qui pensent de manière tellement confuse – le manque de savoir et de clarté du penser surmonte toujours au mieux toutes les difficultés.
 
En voilà assez ici pour attirer l’attention sur l’opposition entre la loi fondamentale et l’expérience première avec sa conception, et sur le fait que nous nous fions seulement au penser. Nous ne faisons pas confiance à la conception qui veut nous faire croire que la lune est un fromage, qui ne nous a pas vraiment appris que trois cent vint-quatre mille grumeaux, la grandeur de notre Terre, seraient détachés du soleil et qu’elle est une sphère qui, sans reposer sur autre chose ou être tenu par cette chose, plane en toute liberté, et qui, en outre, dans une incessante activité, court à travers l’univers, tout en tournant sans cesse en même temps autour de son axe.  Nous ne faisons pas confiance un seul instant à la conception qui fait autorité : nous nous fions au penser, auquel n’est sous-jacent aucune conception tirée de l’expérience fondamentale, même si nous devons pour cela renverser l’expérience première. 

Quiconque veut penser de manière scientifique doit lutter sans répit contre l’entêtement de nos conceptions, et suivre seulement, d’un bout à l’autre, la direction du penser abstrait. Ainsi opère la science en vertu de la loi fondamentale du mouvement – même si ses représentants le contestent aujourd’hui avec leurs propos –,  et, vu de notre expérience première, personne n’a de doute un seul instant sur son importance considérable :
 
Dans la loi fondamentale les choses ne sont pas pensées véritablement comme des choses à la manière de l’expérience première, elles ne sont pas pensées comme si elles existaient, mais comme fugaces, en devenir et sans cesse en mouvement. Ce que la loi fondamentale accomplit avec son énoncé peut se résumer ainsi pour exprimer son idée générale première (la formulation intrinsèque viendra plus tard) : elle invalide l’apparente diversité, l’apparente dichotomie entre choses et processus de choses en enseignant que les deux sont identiques et que toute chose ainsi que les phénomènes s’avèrent être du mouvement. 

La loi fondamentale énonce : choses et processus de choses ne font qu’un, l’existence des choses est une existence active, la réalité est une action, et ceci ne veut rien d’autre que les choses sont en mouvement ; l’action ou mouvement suffit par lui-même à expliquer avec précision et de manière évidente tout le réel, aussi bien le changement que la diversité des choses, car la réalité manifeste est justement l’action ou mouvement.
 
Si le mouvement est effectivement reconnu comme étant cette réalité indubitable, alors est ainsi expliqué toute la réalité apparente de la diversité et du changement, aussitôt que réussit d’une manière claire et précise le retour au mouvement ; ainsi est trouvée en vérité la loi fondamentale qui énonce comme loi valable pour l’entière diversité et transformation dans le monde des choses que cela se réalise par le mouvement, et comment. Si cela réussit, alors paraît ainsi totalement justifié que la loi fondamentale ne supporte aucune objection de la part de l’expérience première. Si l’idée du mouvement peut être développée avec une telle richesse de déductions, suffisant à expliquer tous les phénomènes de l’expérience première, toute leur diversité, tout leur changement et l’enchaînement unitaire dans tout changement et diversité, et si de la sorte la loi fondamentale du mouvement  devient cette lumière qui transperce toutes les représentations multiples et les faire connaître, toutes sans exception, dans l’unité et la vérité de leur essence, alors  toute objection de l’expérience première est devenue impossible, ses représentations sont invalidées, elles sont expliquées : le multiple de l’expérience sensible est expliqué par l’unité du penser d’après sa nature essentielle.
 
Ce qui est prodigieux toutefois, c’est que les choses ne sont pas expliquées en tant que choses, et même plutôt toute l’expérience sensible doit être abandonnée comme réalité, de sorte que l’hypothèse de l’expérience première des choses, ou non-mouvement, doit s’effacer complètement devant la loi fondamentale du mouvement. Celle-ci nous montre un tout autre monde de l’expérience que les cinq continents montrés par nos sens, et montre comment la composition de ces cinq continents se présente à nous ; ceci demeure ahurissant pour l’expérience fondamentale, et d’autant plus ahurissant que nous devons reconnaître, à ce stade du penser, les choses dans leur relativité - relativité que nous vivons tout à fait réellement, puisque notre vie est assurément d’être une chose parmi les choses, et grâce aux choses, c’est-à-dire une vie dans l’expérience fondamentale.
 
Mais nous nous en préoccupons assez peu, et nous sommes même assez joyeux, parce que cela s’exprime, d’une telle exigence pratique inhabituelle que la réalité relative de notre vie nous apprend grâce à cette analyse, et avec laquelle nous nous sommes en même temps élevés si haut dans le penser, autant que le permet seulement le penser dans sa relativité, en tant que penser des choses – aussi haut que lui est apporté l’éclaircissement entièrement unitaire le plus merveilleux sur tout ce qui est pensé par lui dans sa relativité, et ce qu’il se représente en lui-même comme relatif et négatif, laissant la place pour la réalité absolue, à laquelle il aspire.
 
L’expérience fondamentale commence sottement avec les choses, aussi sottement qu’il est possible, à savoir dans ses choses de l’expérience des sens, comme s’il pouvait y avoir une science de celles-ci, comme si ses choses qualitatives étaient quelque chose de réel. L’expérience fondamentale réclame des précisions sur l’essence des choses. Le penser ne répond pas à cette question : il répond à des questions tout autres sans être questionné à leur sujet, il nous guide, avec la dissolution du qualitatif de l’expérience des sens dans le quantitatif du mouvement, au cœur essentiel de notre penser relatif et finalement à la  vérité absolue ; nous sommes semblables à ce Saül, fils de Kis, qui était sorti pour chercher les ânesses de son père et voyez ! il trouva un royaume. L’expérience fondamentale demande sottement ce qui n’est pas une question, mais le penser répond plein de sagesse ; e c’est très bien ainsi, puisque même les sots tirent profit en fin de compte des bienfaits du penser. 

 
Quoi qu’il en soit, nous devons examiner cette question dans les développements suivants. En tout cas, c’est une réalité que ce qui doit valoir comme expérience scientifique en opposition à la perception sensorielle est établi seulement par le penser abstrait et par les Abstractions des lois du penser ; de ce fait, la connaissance de ces abstractions nous est indispensable. Ceux, qui ne savent pas qu’on doit s’en préoccuper et se détournent du penser abstrait avec entêtement, n’ont pas la moindre idée de la relation entre expérience première et Abstraction, et c’est pourquoi ils ont seulement de l’expérience une connaissance insuffisante – ils suivent toutefois ce même penser, sans le savoir, mais ils ne suivent pas seulement le penser, ils suivent également l’expérience fondamentale et donc l’expérience non scientifique. 

Je montrerai que le plus grand malheur pour la science provient de la négligence à l’égard du penser abstrait, dans lequel se rencontre seulement la véritable expérience scientifique, de sorte qu’il en parmi les hommes de science une confusion très fréquente entre l’expérience scientifique et l’experientia vaga. Le manque de savoir à propos des Abstractions et la confusion du penser sur l’expérience conduit à des difficultés sans fin, qui ne sont pas ressenties assurément par ceux qui pensent de manière tellement confuse – le manque de savoir et de clarté du penser surmonte toujours au mieux toutes les difficultés.
 
En voilà assez ici pour attirer l’attention sur l’opposition entre la loi fondamentale et l’expérience première avec sa conception, et sur le fait que nous nous fions seulement au penser. Nous ne faisons pas confiance à la conception qui veut nous faire croire que la lune est un fromage, qui ne nous a pas vraiment appris que trois cent vint-quatre mille grumeaux, la grandeur de notre Terre, seraient détachés du soleil et qu’elle est une sphère qui, sans reposer sur autre chose ou être tenu par cette chose, plane en toute liberté, et qui, en outre, dans une incessante activité, court à travers l’univers, tout en tournant sans cesse en même temps autour de son axe.  Nous ne faisons pas confiance un seul instant à la conception qui fait autorité : nous nous fions au penser, auquel n’est sous-jacent aucune conception tirée de l’expérience fondamentale, même si nous devons pour cela renverser l’expérience première. 

Quiconque veut penser de manière scientifique doit lutter sans répit contre l’entêtement de nos conceptions, et suivre seulement, d’un bout à l’autre, la direction du penser abstrait. Ainsi opère la science en vertu de la loi fondamentale du mouvement – même si ses représentants le contestent aujourd’hui avec leurs propos –,  et, vu de notre expérience première, personne n’a de doute un seul instant sur son importance considérable :
 
Dans la loi fondamentale les choses ne sont pas pensées véritablement comme des choses à la manière de l’expérience première, elles ne sont pas pensées comme si elles existaient, mais comme fugaces, en devenir et sans cesse en mouvement. Ce que la loi fondamentale accomplit avec son énoncé peut se résumer ainsi pour exprimer son idée générale première (la formulation intrinsèque viendra plus tard) : elle invalide l’apparente diversité, l’apparente dichotomie entre choses et processus de choses en enseignant que les deux sont identiques et que toute chose ainsi que les phénomènes s’avèrent être du mouvement. 

La loi fondamentale énonce : choses et processus de choses ne font qu’un, l’existence des choses est une existence active, la réalité est une action, et ceci ne veut rien d’autre que les choses sont en mouvement ; l’action ou mouvement suffit par lui-même à expliquer avec précision et de manière évidente tout le réel, aussi bien le changement que la diversité des choses, car la réalité manifeste est justement l’action ou mouvement.
 
Si le mouvement est effectivement reconnu comme étant cette réalité indubitable, alors est ainsi expliqué toute la réalité apparente de la diversité et du changement, aussitôt que réussit d’une manière claire et précise le retour au mouvement ; ainsi est trouvée en vérité la loi fondamentale qui énonce comme loi valable pour l’entière diversité et transformation dans le monde des choses que cela se réalise par le mouvement, et comment. Si cela réussit, alors paraît ainsi totalement justifié que la loi fondamentale ne supporte aucune objection de la part de l’expérience première. Si l’idée du mouvement peut être développée avec une telle richesse de déductions, suffisant à expliquer tous les phénomènes de l’expérience première, toute leur diversité, tout leur changement et l’enchaînement unitaire dans tout changement et diversité, et si de la sorte la loi fondamentale du mouvement  devient cette lumière qui transperce toutes les représentations multiples et les faire connaître, toutes sans exception, dans l’unité et la vérité de leur essence, alors  toute objection de l’expérience première est devenue impossible, ses représentations sont invalidées, elles sont expliquées : le multiple de l’expérience sensible est expliqué par l’unité du penser d’après sa nature essentielle.
 
Ce qui est prodigieux toutefois, c’est que les choses ne sont pas expliquées en tant que choses, et même plutôt toute l’expérience sensible doit être abandonnée comme réalité, de sorte que l’hypothèse de l’expérience première des choses, ou non-mouvement, doit s’effacer complètement devant la loi fondamentale du mouvement. Celle-ci nous montre un tout autre monde de l’expérience que les cinq continents montrés par nos sens, et montre comment la composition de ces cinq continents se présente à nous ; ceci demeure ahurissant pour l’expérience fondamentale, et d’autant plus ahurissant que nous devons reconnaître, à ce stade du penser, les choses dans leur relativité - relativité que nous vivons tout à fait réellement, puisque notre vie est assurément d’être une chose parmi les choses, et grâce aux choses, c’est-à-dire une vie dans l’expérience fondamentale.
 
Mais nous nous en préoccupons assez peu, et nous sommes même assez joyeux, parce que cela s’exprime, d’une telle exigence pratique inhabituelle que la réalité relative de notre vie nous apprend grâce à cette analyse, et avec laquelle nous nous sommes en même temps élevés si haut dans le penser, autant que le permet seulement le penser dans sa relativité, en tant que penser des choses – aussi haut que lui est apporté l’éclaircissement entièrement unitaire le plus merveilleux sur tout ce qui est pensé par lui dans sa relativité, et ce qu’il se représente en lui-même comme relatif et négatif, laissant la place pour la réalité absolue, à laquelle il aspire.
 
L’expérience fondamentale commence sottement avec les choses, aussi sottement qu’il est possible, à savoir dans ses choses de l’expérience des sens, comme s’il pouvait y avoir une science de celles-ci, comme si ses choses qualitatives étaient quelque chose de réel. L’expérience fondamentale réclame des précisions sur l’essence des choses. Le penser ne répond pas à cette question : il répond à des questions tout autres sans être questionné à leur sujet, il nous guide, avec la dissolution du qualitatif de l’expérience des sens dans le quantitatif du mouvement, au cœur essentiel de notre penser relatif et finalement à la  vérité absolue ; nous sommes semblables à ce Saül, fils de Kis, qui était sorti pour chercher les ânesses de son père et voyez ! il trouva un royaume. L’expérience fondamentale demande sottement ce qui n’est pas une question, mais le penser répond plein de sagesse ; et c’est très bien ainsi, puisque même les sots tirent finalement profit de la bénédiction du penser. 

 
 
 
           
 
 
 
 
 
         
    
 
 
 
 
 
 
                                     
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
           
 
 
 
 
 
         
    
 
 
 
 
 
 
                                     
 
 
 
 
 
 
 
 

 


Pour résumer, je veux dire de la loi fondamentale des choses en mouvement, ou mouvement des choses,  ce qu’elle est, ce que nous savons des choses grâce à elle, et indiquer la raison pour laquelle nous ne pouvons pas faire autrement que penser le monde des choses en mouvement – je prouverai que la loi fondamentale est le principe de penser nécessaire de l’entendement pratique.
 
Nous devons être très clairs sur la loi fondamentale, afin de penser véritablement de manière scientifique et de pouvoir être sûrs ainsi de tout ce qui doit être exposé plus tard sur la nature et la signification de l’entendement pratique, et de tout ce qui suivra. Nous ne pouvons nous tenir à rien d’autre qu’à cette seule loi fondamentale et à ce qui en résulte pour la doctrine du mouvement. La loi fondamentale est le principe scientifique supérieur, elle contient les idées abstraites fondamentales de toute scientificité, et la doctrine du mouvement est la science servant de fondement à toutes les sciences, car ce qui est véritablement scientifique dans toute science relève du penser abstrait. Toute recherche et travail scientifique particuliers ne sont rien d’autre que l’accomplissement, la confirmation empirique et l’application de l’abstraction du mouvement des choses, la transformation de cette abstraction en préoccupation de vivre.

Bien entendu, nous ne considérons ici que la loi fondamentale du penser,  mais pas tous les détails de l’application empirique. Ceci demeure l’affaire des physiciens. La nôtre est de justifier l’existence de la loi nécessaire fondamentale du penser, par laquelle toutes les représentations de l’expérience première peuvent et doivent trouver effectivement leur explication, c’est-à-dire que la manière d’expliquer doit avoir pour principe, une fois pour toutes, cette abstraction. Pour cette loi fondamentale, dans toutes les explications de la science empirique doit être trouvée la confirmation conforme à l’expérience ; pour cela, aucune explication scientifique empirique n’est encore sûre et il faut pourtant déjà établir qu’elle ne peut, en aucun cas, être trouvée autrement que par le retour à cette loi fondamentale. Malgré l’imperfection et les lacunes qui demeurent, et demeureront toujours, dans l’application empirique de la loi fondamentale, la perfection du penser doit pourtant apparaître, et la vérité de l’abstraction ultime de l’entendement pratique doit s’avérer la seule et unique possibilité d’explication ; en tout et en détail, elle doit provenir de l’entendement pratique, et il n’y aura plus d’arbitraire d’aucune sorte concernant l’hypothèse d’une autre façon d’expliquer.
 
Je peux néanmoins parler de tout ceci, parce que tout ceci est sûr ; nous avons seulement besoin de le saisir dans les yeux. L’abstraction de la loi fondamentale est fermement établie, ainsi que l’est la science fondamentale de la doctrine du mouvement, c’est-à-dire que tout ce qui peut être appelé science au sens véritable, existe dans son entière perfection, ne nécessite plus aucun perfectionnement et n’en est pas capable, aussi peu que l’entendement humain est capable de perfectionnement et il n’est même pas nécessaire s’il est seulement établi véritablement sur lui-même, dans son entière authenticité.
 
Çà vaut la peine de reconnaître l’existant et le stable, et de ne saisir dans la science de l’entendement pratique rien d’autre que ce qui se trouve dans tout le reste des pensées. Ce serait déplorable et à désespérer des humains, si nous étions tous des sots paresseux d’esprit, tels ceux qui veulent attendre patiemment avec la théorie de l’évolution jusqu’à ce qu’elle nous fasse évoluer en « surhomme ». Nos admirables fils, les surhommes, ne sauraient nous consoler, nous les sous-hommes, pas plus que notre père, le singe, ne saurait se consoler que nous soyons les admirables spécimens de « sur-singes » ; puis derrière le surhomme viendra le « sur-surhomme », et comment devrions-nous faire pour durer et guetter jusqu’à ce que l’évolution complète ait évolué au point de créer Dieu ? Nous voulons penser pour ne pas vivre et mourir comme des imbéciles, et nous voulons laisser la consolation de l’évolution à ceux qui en ont besoin parce qu’ils ne pensent pas, et qui peuvent se consoler avec elle, à savoir les maladifs qui affectionnent se réconforter avec elle. Nous voulons penser et vivre, nous voulons, en débiteurs redevables, utiliser du passé tout ce qu’il peut nous offrir, mais nous voulons nous abstenir de toute divagation sur l’avenir dont, jamais de la vie, nous ne pourrions mendier quelque chose – nous voulons penser et vivre : penser la Vérité UNE existant de tout temps et éternellement constante, et la vivre comme invités joyeux et forts de la vie, de présent en présent.      
 
 
 
           
 
 
 
 
 
         
    
 
 
 
 
 
 
                                     
 
 
 
 
 

 

                 
Avec la doctrine du mouvement nous suivons l’Abstraction du penser, même quand ce dernier n’admet pas la validité de l’expérience première, et ne reconnaît que son seul contenu spécifique comme véritable contenu du penser. Mais quid de cette Abstraction ? Qu’en est-il de sa relation à l’expérience des sens et de la manière dont elle incorpore cette expérience dans son penser ? Quid de ce qu’elle absorbe de cette expérience et de ce qu’elle ajoute en propre ? C’est une affaire à la fois tout à fait remarquable et la plus importante de toutes.
 
D’ailleurs, nous ne parlons plus ici de l’abstrait en général, des concepts génériques par exemple, mais seulement de l’abstrait  scientifique, à distinguer radicalement des concepts génériques,  c’est-à-dire essentiellement les abstractions des lois du penser. Ces lois du penser sont, par exemple, la loi de l’indestructibilité de la matière et la loi de la conservation de l’énergie.
 
Ce n’est pas la moindre des choses pour les lois du penser d’établir ce qui, dans notre expérience, doit être accepté comme valide, et ce qui ne doit pas l’être. Le premier penser simple en images représentatives n’est pas cru, puisque le résultat empirique de l’Abstraction est tout à fait différent de ce qui parvient à la conscience de l’expérience première. Dans nulle abstraction conceptuelle –  nous appellerons désormais Abstraction les lois du penser scientifique –, l’expérience des choses ne forme le contenu du penser, de la manière dont elle se présente au penser simple  de l’expérience première. Confrontée au jugement du penser abstrait, l’expérience première se présente comme une expérience confuse, comme une simple experientia vaga qui, seulement dans l’Abstraction conceptuelle, est  raffinée en expérience réellement scientifique.
 
Les Abstractions des lois du penser contredisent l’expérience première, elles l’inversent, et le contraire de ce que montre l’expérience première est l’expérience scientifique véritable. L’expérience première montre que la matière se détruit : la loi de l’indestructibilité de la matière montre exactement le contraire ; l’expérience première montre que l’énergie se perd : la loi de la conservation de l’énergie montre exactement le contraire. Qu’une chose ou l’énergie disparaisse dans l’experientia vaga : dans ces deux lois du penser, l’expérience scientifique ne connaît que la transformation des choses et la transformation de l‘énergie.  Pour toute classe des expériences il y a une Abstraction des lois du penser, qui se comporte ainsi avec elles, et pour la classe de l’expérience la plus universelle de l’existence des choses et des processus de choses il y a l’Abstraction des abstractions la plus universelle, et je l’appelle la « loi fondamentale du penser »
 
 
 
 
 
 
 
 
           
 
 
 

 
Dans un post antérieur intitulé «  Abstraction scientifique, atomes et autres constructions auxiliaires », j’avais exposé le point de vue de Brunner, selon lequel :
 
« Les atomes ne sont pas des choses, et le concept d'atome ne peut pas se concrétiser dans le penser, à la manière dont se réalise le concept de choses. En effet, au concept de chose correspond un contenu réel du penser, à savoir le contenu en images représentatives des choses, tandis que le concept d'atome ne repose sur aucun véritable contenu représentatif. L'atome appartient entièrement au penser mais d'une manière très particulière, c'est-à-dire qu'il n'appartient pas à notre penser des choses, mais au penser en tant que construction fictive autonome. Nous rencontrons effectivement dans notre penser des constructions fictives autonomes, auxquelles aucune image réelle des choses ne correspond, mais que nous pouvons penser seulement à l'aide d'un contenu représentatif de substitution pour pouvoir les penser avec notre penser organisé uniquement sur la représentation en images des choses.
 
Les atomes ne sont ni des choses ni des hypothèses sur les choses, mais ils appartiennent à la catégorie des constructions fictives ou auxiliaires du penser abstrait, tout comme les chiffres de l'arithmétique, les lettres de l'algèbre, les lignes, les figures et les volumes de la géométrie. Simples constructions auxiliaires du penser abstrait, les atomes ne sont pas des concepts de choses, mais ils s'avèrent néanmoins utilisables pour la pratique de notre expérience première. Nous constatons, en effet, dans notre penser de telles constructions fictives autonomes, auxquelles ne correspond aucune image réelle de choses.
 
Nous les pensons uniquement à l'aide d'un contenu représentatif de substitution pour pouvoir les penser à la manière dont nous pensons les choses par le biais de leur représentation en images. Cependant, le contenu représentatif auxiliaire, auquel nous devons nous résigner à propos de l'atome, ne s'avère pas tenable dès que nous tentons de le penser comme étant un contenu représentatif réel.
                                                                   
Le penser scientifique abstrait transforme le monde des choses de notre expérience première en un monde des atomes, du fait qu'il analyse les choses composées et les divise en leurs soi-disant parties constituantes, en éléments et finalement en atomes. Selon la qualité de la technique qui se trouve à la disposition de la recherche scientifique, celle-ci est même en mesure de diviser et de scinder ces "atomes scientifiques". Cette divisibilité aurait dû conduire toutefois à donner un autre nom à ces "atomes" de la science, pour les distinguer de l'atome des philosophes, qui entendent par-là des unités indivisibles, "insécables", non composées, simples, et c'est  donc une erreur, une méprise, pour ne pas dire une folie, de croire que la science pourrait – avec ou sans technologie plus perfectionnée – diviser un jour - de façon ultime ! - ces éléments indivisibles !
 
L'atome - la particule indivisible - ne doit donc pas être compris par les philosophes comme une sorte de particule originelle dont "est composée" la matière. La doctrine philosophique des atomes n'est pas une hypothèse sur la structure de la matière, mais un principe méthodologique du penser scientifique abstrait.
 
Aussi longtemps que nous étudierons et analyserons scientifiquement notre monde des choses, nous nous cognerons à cette plus petite unité qui met une limite à notre penser, jusqu'à ce que nous avancions grâce à de nouvelles percées scientifiques, mais seulement pour tomber sur un autre point final, une nouvelle unité considérée provisoirement comme la plus petite.
 
Ce n'est pas la matière qui est "atomiste", mais le penser humain parce qu'il est en relation aux choses, et que nous-mêmes sommes une chose. De même que le concept mathématique "1" est divisible, "l'atome" de la science est divisible, tandis que l'atome de la philosophie est, et demeure indivisible. C'est, d'ailleurs, de cette particularité qu'il tire son nom grec "atomos" = insécable, indivisible ; aucun synchrotron et autres accélérateurs de particules du futur le plus éloigné ne fourniront jamais la "première brique", dont l'homme a besoin pour expliquer son monde à la manière d'un jeu de constructions…   
 
L'atome de la philosophie est une construction auxiliaire, une fiction qui n'a aucune réalité dans notre monde des choses, comme cela ressort de sa définition, de son indivisibilité précisément. En effet, si l'atome était à la fois réel et indivisible, il serait "non créé" (d'où surgirait quelque chose de non composé?) et "impérissable" (il ne pourrait pas se dissoudre dans ses parties, il ne pourrait pas se désagréger) ; s'ils étaient réels, les atomes seraient les authentiques mobiles perpétuels.
 
Cet atome, quiressemble à un concept, se forme sur l'idée de mouvement pour se détacher des choses, car le penser doit dissoudre les choses en mouvement afin de les expliquer. En effet, toutes les relations basées sur des lois établies dans le penser en vue de leur application ultérieure aux choses s'avèrent, toutes sans exception, des relations de mouvement. Toute la science consiste dans la doctrine formelle du mouvement, et le penser a donc besoin d'un support du mouvement.
 
Or ce substratum ne peut pas être le mouvement lui-même, mais il doit être néanmoins représenté dans le penser à la manière d'une chose, au moyen d'une représentation factice ; celle-ci relève donc également du penser, même si elle s'avère impensable dès que l'on essaie de la penser comme une chose réelle. Toutefois, cette fausse supposition de la fiction d'une juxtaposition et d'un changement de juxtaposition des atomes fournit à la doctrine formelle du mouvement son fondement et son terrain. De la sorte, cette hypothèse fictive conduit à des conclusions non-hypothétiques qui s'avèrent applicables aux choses tangibles, de la manière la plus fructueuse. La science de l'entendement pratique opère avec les choses et le penser conceptuel des choses, mais aussi avec ces constructions fictives; elles ne sont pas un contenu supplémentaire, mais elles s'avèrent utiles et nécessaires à notre penser pour expliquer les phénomènes et la vie de notre expérience première pratique.
 
Cependant, avec ces atomes considérés comme étant une hypothèse sur les choses, on s’empêtre dans une querelle largement déplorable, où la moitié de l’hypothèse tombe aussitôt que l’on comprend que les atomes ne sont pas du tout une hypothèse sur les choses : il s'agit de la querelle entre l’hypothèse des atomes et la continuité de la matière. A ce sujet, que la matière remplisse parfaitement tout "l'espace", ou que des espaces vides entre les particules isolées de matière, donc des atomes discontinus, soient à admettre, il y a sur cette question une querelle bien connue qui s'élève, dès le début, avec la plus grande confusion concernant les dernières observations scientifiques, de sorte que l’on reste perplexe, de manière tout à fait inutile. 
 
La continuité de la matière est présentée comme étant une hypothèse sur les choses pour démolir l’autre moitié de l’hypothèse de cette querelle. Or la continuité de la matière n’est pas davantage une hypothèse sur les choses que ne l'est l’hypothèse de l’atome indivisible. Cette dernière relève entièrement d’une construction fictive de même acabit, tout comme l’ubiquité de la matière continue coïncide également avec notre penser des choses, ainsi que cela a déjà été expliqué dans le chapitre "Néant, espace et temps".
 
Nous pensons le monde comme un continuum de représentations, parce que, aussi longtemps que nous pensons, une continuité d'idées, ou de représentations en images, est consciente en nous, et parce que toute pensée est limitée par une autre pensée, comme chaque représentation ou chaque chose est limitée par une autre chose. Nous ne sommes tout simplement  pas capables de penser autre chose que des choses, et de ce fait il n'y a pas d'espace vide, ni d'inter-espaces vides entre les ultimes entités atomiques - et finalement pas d'entités atomiques ultimes.
 
Le continuum de matière - c'est-à-dire les choses - et les entités atomiques indivisibles forment une construction auxiliaire, qui ressemble à un concept, une construction indispensable pour expliquer scientifiquement les choses. La continuité de toutes ces choses concrètes et cohérentes pour notre représentation devient compréhensible par le concept de mouvement, dans lequel nous devons penser la continuité dissoute en entités atomiques discontinues pour rendre le mouvement intelligible. Ainsi, la théorie des atomes et la continuité de la matière sont en interrelation et s'avèrent toutes les deux nécessaires.
 
Pourquoi la théorie du mouvement repose-t-elle sur l'atomisme ? Des tentatives ont été faites pour la faire reposer directement sur l'expérience première et la continuité, au lieu de la fonder sur une construction fictive du penser ; c'est d'ailleurs pourquoi elles ont eu aussi peu de succès. La continuité explique quelque chose - un peu -, l'atomisme explique tout ; plus exactement la théorie du mouvement explique tout sur la base de l'atomisme, comme je le montrerai. Pour cette raison l'hypothèse de particules ultimes indivisibles est l'hypothèse, à côté de laquelle aucune autre n'est à considérer. Elle accomplit tout ce que nous devons en attendre, et par conséquent nous nous y tenons.
 
Sur la base de la continuité de la matière, il ne serait même pas possible d'établir une théorie imparfaite du mouvement,  susceptible d'expliquer la juxtaposition et le changement de juxtaposition des choses composées ; ainsi la théorie du mouvement ne nous expliquerait-elle jamais la composition des choses ni les changements dans leur composition. Il faut renoncer à s'appuyer sur l'expérience première des choses encore plus que sur la continuité. Ce fondement doit être complètement abandonné, et le penser doit se plonger en lui-même pour produire par lui-même, tout seul,les abstractions qui rendent compréhensible le monde des choses.
 
L'entendement pratique ne mène pas à une doctrine des choses, mais seulement, sur la base de la base de l'hypothèse des atomes, à une doctrine du mouvement, dans laquelle on ne se posera plus de questions sur la qualité des choses. Néanmoins demeure valable que nous sommes complètement matérialistes dans l'entendement pratique, puisque seules les choses y ont une totale validité – à vrai dire il faudrait parler seulement de phoronomie, et pas de matérialisme, car nous ne connaissons pas la matière - l'hypothèse des entités atomiques n'est assurément pas la matière. Le matérialisme est cependant justifié dans la mesure où nous n'entendons pas par "matière" un support matériel absolument réel, mais notre corporalité matérielle relative; et ce aussi longtemps que nous considérons comme étant le seul but de notre entendement pratique de penser les choses, telles qu'elles apparaissent à l'expérience des sens, et que la théorie du mouvement sert à unifier notre penser des choses pour les besoins de l'explication scientifique.  
 
En dernière analyse, le matérialisme signifie pour nous la doctrine du mouvement. Non seulement elle explique les choses, mais elle nous aide à améliorer notre vie pratique dans ce monde des choses avec ce qu'elle retire de la science tout entière. Dans ce sens, les choses, seulement les choses, ont une validité dans l'entendement pratique, et nous sommes ainsi des matérialistes. CE matérialisme relatif nous satisfait pleinement car il est très bien justifié, et nous y adhérons totalement dans la logique du penser puisqu'il est pour nous identique au penser relatif de l'entendement pratique. Il nous satisfait donc à merveille, mais nous récusons le matérialisme absolu, superstitieux et fou : un matérialisme insensé dépourvu de matière !
 
 
 
 
 
 
 
 
  
Tout notre penser est un penser de choses ou images représentatives des choses. Ce penser a pour caractéristique de ne jamais perdre de vue la représentation sensorielle : c'est un penser en images des objets. Ceci signifie qu'il a pour contenu des objets, lesquels sont toujours précisément des images représentatives ou choses et phénomènes chosiques, qui forment son contenu, même dans le penser très élaboré. 

Lorsque l'on examine des concepts importants, il faut s'en faire au préalable une idée claire, simplifiée à l'extrême, c'est-à-dire les ramener directement à l'image sous-jacente claire et précise, se les représenter de manière à pouvoir constamment regarder en arrière et s'orienter en s'appuyant sur eux. Il faut opérer de la même façon avec le concept fondamental du mouvement. 

Le concept de mouvement est le concept majeur du penser scientifique. Il en est le concept fondamental suprême, parce qu'il repose sur « cette » image représentative qui se révèle être la seule image essentielle et fondamentale, à laquelle toutes les autres images sont ramenées, et à partir de laquelle toutes les autres représentations peuvent être expliquées. 

Tout peut être expliqué à partir du mouvement, mais le mouvement ne s'explique pas à partir d'autre chose. Avec le retour au concept du mouvement pour expliquer les choses, nous sommes dans le penser conceptuel des abstractions, et à vrai dire dans le penser suprême et universel de l'abstraction principielle ultime. Le penser abstrait suprême opère de telle sorte qu'il ramène à l'unité de l’expérience la plus élevée, c’est-à-dire au mouvement, tout ce qui s'offre au premier penser sous forme d’images représentatives de la multiplicité de la perception sensorielle.
 
Cependant, on a beau se mettre d’accord sur l’essentiel quant à la définition générale du mot mouvement, on reste très loin d'établir l'univocité du concept dans son utilisation au sens le plus large. Ainsi, à propos de l’applicabilité réelle de ce concept, en tant que seul et unique principe explicatif possible pour la totalité de ce qui est pratiquement pensable, on ne possède nullement la représentation suprême qui convient. 

Certes, le mot mouvement a joué un grand rôle depuis toujours, et il le joue également aujourd'hui comme au temps des Grecs anciens (Cf. Aristote). Dans l'usage courant de notre langage, on dit mouvement pour tout changement comme dans l'expression composée « mouvement d'humeur », par exemple.  Dans les formulations scientifiques générales, le mot mouvement se rencontre assez souvent dans le sens le plus large du terme puisqu’il n’est pas seulement question de mouvement mécanique, mais aussi de mouvement chimique et organique. 

Tout peut s'expliquer à partir du mouvement, tout est mouvement ; non seulement toutes les forces génératrices de changement sont du mouvement, mais toutes les choses, à savoir l'entière multiplicité des apparences différenciées à l'infini en espèces, genres et individus, sont des états du mouvement, sont du mouvement. On entend par-là expliquer les choses à l'aide du concept le mieux défini et d'une clarté indiscutable fondée sur son image-concept, laquelle doit être absolument univoque. Autrement dit, on entend rendre intelligibles les multiples images représentatives équivoques de notre expérience première en les ramenant à leur véritable essence et à l'Un. 

Toutefois, nous n'aurons pas ramené réellement le multiple à l'Un, tant que nous n'avons pas saisi avec la plus extrême clarté ce « Un », comme étant l’élément unitaire des choses. Sinon nous courrions plutôt le risque de reporter seulement sur un nom toutes les représentations de la multiplicité des forces et des phénomènes que nous avons dans notre conscience naïve, à savoir notre penser de toutes sortes d'images représentatives de l'expérience sensorielle. 

Ce nom cacherait alors, en réalité, un contenu totalement confus du penser, où nous penserions par « mouvement » autant de choses différentes que de forces et de phénomènes divers sont représentés dans la conscience naïve, c’est-à-dire le penser non scientifique de l'expérience première. Ainsi, nous ne nous représenterions pas adéquatement en images ce qu'est le mouvement, nous ne parviendrions pas au concept correct de mouvement et nous n'arriverions à rien du tout. Le mouvement ne nous expliquerait rien, il ne serait pas l'élément unitaire qui nous explique le Un dans son essence. 

Le seul concept simple et représentatif du mouvement, auquel il faut se tenir dans toute utilisation, est donc celui du changement de la juxtaposition des choses. Un tel concept du mouvement contient à lui seul une explication scientifique ; expliquer scientifiquement n'est pas possible autrement qu'à partir du mouvement tout seul. Celui-ci permet d’expliquer tout ce qui a besoin d'explication dans la totalité de l'entendement pratique, à savoir notre monde des choses et ce qui est pensé au sujet des choses. 

Mais quid de ce penser qui pense les choses ? En réalité, nous avons un aperçu complètement erroné du penser, et l'opinion ordinaire sur lui est aussi fausse qu'imaginaire. Sans aucune justification, même les plus érudits et les plus cultivés tiennent leur penser pour quelque chose d'à peu près aussi miraculeux et magique que le Dieu de la religion. Or, dans notre penser des choses, il est seulement question des choses, et le penser n'est rien « en soi » : nous ne le connaissons pas, et d’ailleurs comment pourrions-nous le connaître ? 

Pour le connaître, nous devrions le penser, nous devrions pouvoir penser le penser. Or, le penser est la forme où le contenu en images est pensé, et il ne saurait se penser lui-même, sinon la forme devrait être pensée aussi comme contenu. Dire que le penser est la forme du contenu pensé signifie seulement que le penser est ce, en quoi et par quoi, ce contenu nous devient conscient ;  même dans l'entendement pratique,  le penser « en soi » ne se manifeste pas, il n'est rien. 

Les concepts eux-mêmes ne sont pas un « penser en soi », mais seulement du contenu pensé. Les « universaux »ont aussi un contenu en images tout comme les choses singulières, à la réserve près que, plus ils sont élevés, plus s'y rattache un contenu indistinct, alors qu’aux choses particulières se rapporte seulement un contenu en images représentatives des choses. 

Le penser ne donne pas la conscience de lui-même, il donne seulement conscience de son contenu, à savoir nous-mêmes en tant que chose et les autres choses dans leur rapport avec nous, ainsi que notre relation avec elles ; en tant qu’il est seulement la forme, le penser se réalise uniquement à travers son application aux choses. C'est pourquoi seules les choses nous concernent dans l'entendement pratique, et le penser  nous regarde uniquement dans la mesure où il est, précisément, ce qui pense des choses d'après les spécifications du sentir, du savoir et du vouloir

Là, il apparaît comme pensant des choses, c’est-à-dire les sentant, les sachant et les voulant ; abstraction faite de l'application aux choses et en dehors de cela, nous ne connaissons pas de « penser en soi ». C’est pourquoi cela ne nous intéresse pas le moins du monde de savoir approximativement ce qu'il peut être et quelle est sa nature.
 
 
 
 
 

 

                               
Que sont les choses, sont-elles « absolument » quelque chose, et que peuvent-elles être « en soi », au-delà de notre manière de les représenter ?

A vrai dire il faudrait laisser de côté la question des choses absolues aussi longtemps qu’il s’agit de l'entendement pratique, mais à condition qu’elles-mêmes nous laissent en paix. Assurément, on ne doit pas faire un mystère de ne pas connaître de choses absolues et de ne pas savoir quoi en dire ; il faut se contenter d’admettre que les choses existent, même si nous ne pouvons pas les connaître « absolument ». 

En effet, les choses ne sont que relatives pour nous, relatives à notre penser pratique : celui qui nous sert à vivre, à nous orienter dans notre monde des choses - pas à « philosopher » ! Les choses « en soi » ou absolues ainsi que toute question les concernant relèvent du domaine de la superstition ou absolutisation du « relatif », à savoir la réalité relative. Quand il est question de l'entendement pratique (penser en concepts des données des sens ou imaginatio, et penser des abstractions - causalité et autres constructions fictives auxiliaires - ou ratio), il ne faudrait pas dire quoi que ce soit des choses avant d’avoir opéré une distinction systématique et rigoureuse des facultés de notre entendement humain considéré dans sa totalité. 

Cette distinction des facultés, ou genres de connaissance, de l’entendement aurait pour effet bénéfique de séparer les idées improprement confondues ; parmi ces dernières, à vrai dire, le plus dangereux de tous les concepts est celui de« chose ». C’est seulement à cause de la confusion entre superstition et penser adéquat de l'entendement pratique que les « superstitieux » - y compris de prétendus philosophes (Descartes et Kant, entre autres !) - ne peuvent pas s'en tenir à la « relativité » du concept chose. Ils absolutisent notre monde des choses, c’est-à-dire qu’ils le prennent pour LA réalité absolue, et ainsi ils parviennent à l'abomination des idées : les « choses en soi » ou prétendument absolues : une « chose en soi » ne saurait être qu’une chose indépendante de « tout penser » qui la pense - penser humain, au premier chef ! 

Les superstitieux passent immanquablement du penser relatif de l'entendement pratique à la superstition la plus profonde, laquelle, en dernière analyse, n’est rien d’autre que penser les choses comme étant absolues - autrement dit, à « croire » qu’elles existent absolument. Les choses sont relatives, mais ils ne le comprennent jamais de manière adéquate. Là où l’existence « absolue » des choses est pourtant totalement exclue, ils confondent toujours la relativité de l'existence des choses avec la subjectivité de notre façon de les saisir dans notre entendement pratique. Supposer des choses absolues est une fiction de la même veine que celle du Dieu superstitieux.

Leur raisonnement est le suivant : d'autres créatures, organisées de manière semblable à la notre, perçoivent différemment de nous et peuvent se représenter les choses tout autrement, donc nos représentations sont « spécifiquement » subjectives, comme celles des autres créatures sont autrement spécifiquement subjectives ; en conséquence, elles ne sont pas identiques pas aux « choses en soi », auxquelles par ailleurs nous n’avons pas accès.

D’abord, nous n'y parvenons pas, du seul fait de penser à la diversité des perceptions de nos différents sens, à savoir les messages tellement différents de l'une et la même chose, transmis par les cinq sens sans lien entre eux ; ensuite, les « superstitieux » interprètent au-delà de ces perceptions sensorielles. Selon eux, le son n'est son que pour les oreilles, mais, « en soi », le son est du mouvement de l'air ; la lumière et la couleur ne sont lumière et couleur que pour les yeux, mais en plus, réellement des vibrations de l'éther. En fin de compte, tout ce qui est chose n'est pas autant une chose qu'il y paraît, mais dans le fond il y a pour eux la « chose en soi » ou absolue ! ! !

Pour penser adéquatement les choses, il faut faire abstraction de notre représentation subjective spécifique et de tout « au-delà » de la représentation. La chose est précisément ce que nous et d'autres êtres organisés comme nous pensent également avec des images représentatives associées à des sensations, ce que nous nous représentons par-là, mais au-delà, elle n'est rien. Le concept unitaire chose est seulement relatif, et il est valable aussi longtemps que vaut le penser de la sensation associée à une représentation ; il cesse quand ce dernier n'est plus valable, et en dehors de lui, il n'est rien du tout.

Chose et représentation sont identiques ; l’opposition faite par les superstitieux entre les choses dans notre représentation et les « choses en soi » sans représentation est complètement absurde. Ils parlent de choses en soi ; autrement dit, ils croient qu'il y aurait des choses derrière les choses, et que les choses véritables - « en soi » - seraient enveloppées dans nos représentations comme un objet dans du papier. Si seulement ils comprenaient comment supprimer l'enveloppe, c'est-à-dire nos représentations, se montrerait d'abord ce qui est à l'intérieur, et ensuite apparaîtrait la véritable chose en soi, dont ils sont si curieux. Toutefois, hormis la pochette, rien d'autre n'apparaît de la pochette surprise ; autrement dit, tout est représentation, et la représentation est précisément ce que nous nommons « chose » avec une justification exclusivement relative.

A ce point limite du penser sur les choses, le danger est grand de s’égarer de la relativité dans le domaine de la superstition, puisque la « chose en soi » ou absolue est, là, tout à fait indispensable au penser de la foule en général, et elle y apparaît indissociable de son penser des choses. En réalité, il n'y a rien d'absolu concernant les choses, et admettre de telles choses, c'est accepter une fiction exactement de la même nature que le bon Dieu.

Les choses restent dans le penser relatif, ou penser du relatif, ce qu'elles sont et peuvent seulement être en lui, c'est-à-dire des représentations de notre expérience première, et le plus grossier des matérialiste ne peut exiger davantage. Le matérialiste n'apporte rien de plus avec les choses que ce que nous apportons, sauf qu'il se méprend toujours et croit que nous nions complètement les choses au point d’être ainsi complètement fous. Néanmoins, nos choses relatives et les siennes se ressemblent comme deux gouttes d'eau : nous accordons aux choses la validité qu'elles ont et qu'elles doivent avoir dans le penser relatif de l'entendement pratique, là où elles ont une totale validité. 

Dans l’entendement pratique, nous sommes complètement matérialistes : les choses et seulement les choses constituent le contenu entier de ce penser ; selon nous, les matérialistes ordinaires ne sont pas, et de loin, assez matérialistes, et il apparaîtra même que nous sommes en vérité d'affreux archi-matérialistes. Cela se voit bien déjà, du fait de reconnaître comme valable, non seulement les choses, mais aussi l'espace et le temps, en tant qu’ils sont respectivement les choses dans leur juxtaposition, et les choses dans leurs changements de juxtaposition.

Nous devons nous préoccuper simplement du fait que l'entendement pratique pense des choses : tout son penser est un penser des choses, et nous n'avons donc pas à examiner s'il y a des « choses en soi » et ce qu'elles sont ; pas davantage, s'il y a un penser en soi et ce qu'il est. Nous intéresse seulement ce que les choses sont dans l'entendement pratique, et sous quelles formes - ou spécifications - le penser de l'entendement pratique les saisit.
 
 
 
 

                    
Compte tenu de la relativité des choses, il s’agit de montrer ce que sont réellement les choses dans l'entendement pratique, ce qu'elles sont pour nous dans notre existence de « chose relative », ce qu'elles sont et signifient pour le penser scientifique - forcément, notre existence n’est que relative, puisqu’elle a un début et une fin comme la multiplicité infinie des choses de notre monde : seul ce qui est éternel, c’est-à-dire sans commencement ni fin, est à la fois absolu

En réalité, si l'entendement pratique relatif ne trouve pas, de prime abord, les choses totalement équivoques, ce n’est pas aussi simple avec les choses qu’il y paraît d'après son « premier penser », à savoir le penser en concepts des représentations ou images représentatives, lequel présente les choses existant telles qu'elles apparaissent à l'expérience des sens ; toutefois, ce premier penser des choses ne constitue pas la totalité du penser de l'entendement pratique. 

Il appartient avant tout à l’entendement pratique de juger, de déduire et de conclure avec son second penser, à savoir le penser des « abstractions » (causalité, par exemple), ou penser scientifique, lequel permet de dominer l'expérience première des sens ; c’est le cas flagrant à propos de la rotation entre la Terre et le Soleil, puisqu’elle est diamétralement opposée dans le penser conceptuel et le penser scientifique, comme chacun est censé le savoir. En réalité, le penser scientifique ne conduit pas à une doctrine des choses, mais, en lieu et place, à une doctrine du mouvement – le hic étant de découvrir le support du mouvement !

Evidemment, on recherche d’abord une théorie expliquant les choses, puisqu’elles sont ce qui s'offre à l'expérience première comme étant le réel, mais cette réalité doit être ensuite confirmé par le penser scientifique. Or rechercher les choses avec le penser scientifique, c’est rechercher ce qui ne se trouve pas dans la réalité de notre monde des choses. En revanche, à la place des choses, telles que les montre l'expérience première des sens, se trouve quelque chose complètement différent. 

En effet, dans la recherche scientifique d'une doctrine susceptible d’expliquer les choses, celles-ci se dissolvent de plus en plus en mouvement, et ainsi, en cherchant à établir les lois qui régissent les choses et la matière, la science accomplit en réalité la dématérialisation du monde. A la fin des fins, ce sont donc les lois du mouvement qui sont recherchées, et non les lois des choses ; de la sorte, il ne resterait rien des choses, les choses s’évanouiraient, si un « arrêt indépassable » du penser scientifique ne se bornait pas à établir l’hypothèse de choses présumées originelles, de plus en plus élémentaires, de plus en plus petites et de moins en moins composées, considérées comme des choses immuables et impérissables, éternelles, avec lesquelles on tiendrait le support ultime du mouvement, à savoir la matière absolue.

Jusque là, le penser scientifique le cherche encore, et il le cherchera jusqu’à la fin des temps, car la matière absolue n’a pas de réalité - pas plus que les choses matérielles, composées de matière, n’ont de réalité absolue ! Aucun cyclotron et autres machines de plus en plus sophistiquées du futur le plus éloigné ne parviendront jamais à l’élément véritablement simple, réellement insécable, avec lequel s’expliquerait « absolument » notre monde, à la manière d’un vulgaire jeu de constructions ! ! ! 

Il n’en reste pas moins que tout changement des choses composées ainsi que leur infinie diversité s’expliquent par leur mouvement, et que nous avons besoin de ces éléments primitifs, simples et immuables, de ces entités indestructibles qui composent les choses, puisque les choses composites ne sont pas constituées de parties, mais d’entités. Cependant, avec ces hypothétiques choses originelles, ou constructions auxiliaires fictives du penser scientifique, nous ne savons rien sur les véritables choses réelles de l’expérience première, nous ne savons rien de la nature, de la constitution, de la forme, de la grandeur et de la densité de ces choses originelles ou atomes. Pire encore : nous sommes rien moins que réellement certains de l’existence nécessaire prouvable de ces atomes vraiment immuables, dont nous nous contenterions déjà, même si nous ne pouvions rien établir de plus à leur sujet que, précisément, la certitude de leur existence.

Nous en sommes très loin, et malgré tout il nous est impossible de rester tranquilles à propos de l’existence même de l’atome, c’est-à-dire d’une réelle représentation de l’atome. A vrai dire, en dépit du prétexte que je peux me représenter des choses étendues de plus en plus petites, l’atome n’est pas représentable. Plus précisément, l’atome n’est pas représentable, parce que je peux me représenter les choses de plus en plus petites sans jamais réussir à me représenter une chose étendue que je ne peux pas me représenter encore plus petite que je ne me l’étais représentée.

Ainsi nous devons continuer à penser et à penser toujours dans la direction de la pensée du mouvement qui dissout toutes les choses, de sorte que l’atome ne devient jamais représentable et que son concept n’apparaît jamais réalisable dans le penser. Qu’en est-il donc, dès lors, d’une hypothèse sur les choses ? Et est-ce bien une hypothèse sur les choses, celle qui ne peut jamais être un fait avéré, et de surcroît ne paraît même pas pouvoir être pensée ?

Non, les atomes n’ont absolument rien à voir avec les choses, même pas comme hypothèse de leur existence. Puisque toute la doctrine du mouvement repose sur la théorie atomique, les atomes relèvent du penser scientifique abstrait, où ils sont quelque chose de tout à fait spécial que nous n’avons pas encore apprisà connaître. Toutefois, avant d’en venir à ce contenu particulier sur les atomes, qui clarifiera ce qu’ils sont, ils n’ont rien à faire avec notre penser des choses et ils ne peuvent donc pas être des images de choses singulières, et même pas des concepts abstraits. Cependant, ils trouvent toute leur application dans notre penser abstrait en concepts, lequel ne s’occupe pas du Quoi, mais seulement de l’interrelation des choses, c’est-à-dire du mouvement et de la manière dont le penser conceptuel abstrait est applicable aux choses de l’expérience fondamentale.
 
                
 
Il faut comprendre ici le terme « penser » dans son utilisation habituelle commune, à savoir le penser des « abstractions » dans son opposition aux choses. Il ne faut jamais oublier toutefois que, dans ce que nous appelons les « choses », il s’agit seulement du penser, de notre penser des choses dans l’expérience première des sens, du penser de nos sensations associées à des images représentatives.

Dans l’entendement pratique, il est néanmoins possible de parler des choses de notre expérience première, comme s’il était sans importance qu’elles soient « ces » choses seulement pour nous, les êtres humains, et que nous les pensions sous forme de représentations ou images représentatives. L’opposition du penser abstrait au penser de l’expérience première est ce qu’on entend habituellement par l’opposition entre le penser et les choses.

Sans préciser ici d’où provient le parallélisme entre le penser et les choses, il faut être conscient de la réalité de ce parallélisme, qui est seulement le fait de penser toutes les choses en abstractions de plus en plus élevées, jusqu’à l’abstraction ultime véritablement scientifique, à savoir le mouvement. Tout ce qui est à savoir des choses ne peut pas être recherché dans les choses elles-mêmes mais dans le penser ; tout ne peut être que du penser.

Il n’y a que du penser, et pourtant il coïncide avec les choses. La totalité du penser ne peut s’appliquer qu’aux seuls objets existant pour notre penser, aux choses de l’expérience première, et il concorde complètement avec elles, de sorte que les idées sont à la fois complètement différentes des choses, mais s’accordent pleinement avec elles dans l’application aux choses : différence entre penser et choses et parallélisme des deux. Sauf qu’il ne faut pas tomber dans l’idée d’un contenu a priori des idées : cet « en soi » est totalement dénué de sens, et comme le mot « a priori » n’explique rien, il ne se rencontre pas chez Brunner.

La question sur la provenance du contenu dans les pensées abstraites est assurément importante, voire très importante, et même la question la plus importante de toutes pour Brunner. La question des abstractions avec leur validité universelle et leur nécessité, tout comme celle sur l’harmonie prédéterminée entre les abstractions du penser et l’expérience des sens, est la question primordiale pour la seule raison que ce qui transparaît du penser dans les choses n’est rien d’autre que le penser de l’interrelation des choses, et que ce qui transparaît des choses dans le penser est seulement l’enchaînement des relations, d'après lequel les choses nous paraissent ordonnées.

Il y a une exacte correspondance entre les deux, mais nulle connexion et nulle interaction entre idées et choses – il y a seulement connexion et interaction entre idées et idées, d’une part, et entre choses et choses, de l’autre – mais une exacte adéquation entre les deux. Spinoza l’exprime dans cette proposition fameuse : « L’ordre et la connexion des idées et l’ordre et la connexion des choses ne font qu’un ». Nous agissons toujours en tant qu’individus pensant la totale interaction des choses, et avec l’enchaînement formel établi dans le penser, nous nous orientons parmi les choses. 

En tout, nous demeurons dans le domaine formel du penser ; même s’il y avait des « choses en soi », nous ne les connaîtrions « en soi » d’après leur nature, mais nous connaîtrions toujours seulement des relations de choses. Cette façon de connaître relève de notre penser, pour qui les choses demeurent toujours l’extérieur de la représentation, extérieur auquel nous rattachons les relations connues. 

Nous ne savons donc rien des choses : connaître les relations des choses n’est pas équivalent à connaître les choses; et de surcroît, plus les relations des choses nous deviennent claires, d’autant moins nous nous préoccupons de ce que sont les choses, et d’autant mieux nous nous orientons parmi elles : parce que l’ordre et la connexion des choses ne font qu’un avec l’ordre et la connexion des idées.

La science cherche seulement à déterminer des relations et appartient ainsi entièrement au penser abstrait, mais elle recherche ces déterminations du penser afin de les appliquer aux choses. La science sert, comme tout notre penser de l’entendement pratique, à la pratique de notre existence ; elle est le précepteur de la vie, elle nous aide à nous orienter de mieux en mieux dans le monde des choses, à vivre de mieux en mieux.

Toutefois, la vie ne demande pas : Que vivons-nous ? Elle demande seulement : Comment vivons-nous ? Comment est-ce organisé en nous ? Comment devons nous faire pour nous diriger le mieux possible ? La vie se connaît seulement comme le point central d’être cause et d’être affecté. Et ainsi la science, qui ne peut pas être plus profonde que la vie, ne cherche pas le Quoi, mais les lois, les relations et l’enchaînement, selon des lois, des phénomènes qui agissent et nous affectent.

Elle s’éloigne d’abord le plus possible des choses et s’élève dans sa sphère des abstractions, s’élève au quantitatif purement mathématique et conforme à des lois, là où aucune chose matérielle n’est plus prise en considération. Elle doit s’élever si haut et pénétrer dans la profondeur de ses abstractions, parce que, là seulement, est à puiser ce dont elle a besoin, et qui ensuite, une fois fermement établi, est applicable aux choses : aux choses que nous sommes et vivons, ainsi qu’aux choses avec lesquelles nous existons dans une relation d’échange, sans laquelle nous ne vivrions pas – quoique que puisse être le reste des choses, par ailleurs. 

La science n’a pas du tout à se préoccuper du substrat matériel absolu, le support absolu du mouvement, donc la matière absolue, car ce qu’elle doit reconnaître comme sa mission à accomplir, à savoir établir des relations et expliquer des phénomènes et leur enchaînement, elle le fait entièrement sans les choses, à l’aide de l'hypothèse des atomes.
 
 
                

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