La question de l’espace et du temps chez Emmanuel Kant se résume pour l’essentiel à la confusion, à l’aller et retour, entre l’empirique et l’a priori. Selon la définition courante, l’espace est quelque chose où les choses se trouvent, mais, outre l’illusion visuelle et tactile, une autre conclusion, aussi impropre et grossière que celle de déduire l’existence des choses d’un Dieu qui les a créées, parle aussi en faveur de cette définition.
A propos des choses qu’il doit faire et agencer dans un certain but, l’entendement courant conclut à un Dieu créateur de ce
monde des choses, et de la même manière il conclut à un espace, dans lequel le monde des choses est censé exister – un peu comme les choses sont dans une pièce, précisément dans cette pièce, dans
l’espace de la pièce.
L’espace est représenté comme un récipient pour les choses, comme le fait Aristote lui-même, qui parle aussi mal et
improprement de l’espace qu’il parle correctement du temps. Il sait que le temps n’existe pas objectivement (Physique IV, 14), et il l’appelle aussi la mesure et le nombre du mouvement (…), mais
il tire de l’espace une conclusion aussi pitoyable que celle de Dieu, et il le présente comme un récipient immobile (…)
Or, l’espace et le temps ne sont pas ces apparents concepts absurdes de néants en soi, mais ils ne sont pas non
plus ce que l’aberration métaphysique en a fait. Ainsi, lorsque Kant est évoqué à propos de l’espace et du temps, on pense toujours à l’espace et au temps comme étant la « forme a
priori des images », mais il n’est pas inutile de rappeler, comme particularité de la tête d'Emmanuel Kant, que cette tête a longtemps prétendu que l'espace était ce cher bon
Dieu.
Il faut chercher l'origine de cette affirmation chez les Kabbalistes qui, tous sans exception, appellent l'espace
« Dieu », tout comme Philon et quelques juifs « philosophes de la religion ». Les scolastiques qui, dans le fond, étaient également des philosophes de la religion, se sont
appropriés cette affirmation, du moins beaucoup d’entre eux l’ont fait, et Newton lui-même l’a fait, puisqu’il nomme l’espace le sensorium (l’appareil sensoriel) de la déité ; Kant
a donc suivi ce discours sur l’espace jusqu’à ce qu’il puise dans son bouillon philosophique l’autre discours sur l’espace et le temps.
Suite à ce nouveau discours qui a provoqué autant de tohu-bohu parmi nous que celui suscité chez les Anciens, l’espace et
le temps ne sont ni des néants en soi, comme l’affirme l’opinion courante, ni des images de l'expérience, mais ils sont supposés être les formes particulières pures a priori des
images. Celles-ci ne sont pas données avec l’expérience des choses observées, mais elles sont nécessaires pour permettre l’expérience des choses, et bien qu’elles soient sans images, elles
comporteraient la possibilité de représenter des images.
Or, ceci est encore plus absurde et plus faux que l’opinion contestée et conduit tout à fait ailleurs que ce qui est posé
dans la question, sans avoir plus d’importance pour expliquer réellement l’espace et le temps que beaucoup d’autres tours d’acrobatie scolastique de Kant pour d’autres concepts. Outre que ceci
n’en dit rien, tout au contraire, je vais faire d’abord deux objections.
Premièrement : si l’espace et le temps en tant que formes a priori, dépourvues d’images, devaient être les
conditions de la représentation des choses, il devrait donc y avoir en nous autant de formes a priori d’espaces et de temps particuliers que de nombreuses choses et changements particuliers sont
possibles dans notre conception empirique ; il ne saurait donc être question à coup sûr d’une forme Unique d’espace et d’une forme Unique de temps.
Comment, en effet, toutes les infinies diverses formes d’espace observées parviendraient-elles dans l’Unique forme vide de
représentation de l’espace, et de même comment toutes les infinies diverses formes de temps observées parviendraient-elles dans l’Unique forme vide de représentation du temps ? Comment une
Unique forme a priori de représenter contiendrait-elle en elle les conditions pour les formes empiriques infiniment diverses observées ?
Deuxièmement : qu’est-ce que l’espace et le temps ont à faire dans tout l’univers avec des formes de
représentation ? D’après Kant lui-même, en effet, ils ne sontpas des concepts mais des images, c’est-à-dire pas la forme mais le contenu, ce que l’opinion courante au moins
ne désavoue pas. Comment ces formes miraculeuses de représentation surgissent-elles dans la tête de Kant ?
Ceci s’explique en partie de la manière suivante : l’espace ne peut pas être pour lui, comme il en va pour l’opinion
courante, le sac existant objectivement où les choses se trouvent, parce que pour lui les choses n’existent pas objectivement, du fait qu’elles sont simplement pensées de manière
subjective. Or Kant, toujours et partout, est seulement à moitié détaché de l’opinion courante, et toujours pour un certain temps, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il s’engouffre à nouveau, en
fin de compte, complètement en elle sur tous les points principaux ; et ce, en dépit de sa propre critique. Même par rapport à l’espace, il y a chez lui des passages qui prouvent
incontestablement que cet homme imprévisible et plein de contradictions opère avec l’espace absolu existant objectivement, contrairement à son affirmation de
subjectivité de l’image d’espace ; et même en reconnaissant les formes subjectives d’images, il n’est pas allé au-delà des représentations de grands tas d’espace et de temps.
Comment Kant, dans l’explication simple suivante, est-il parvenu à son image subjective d’espace, et cette image unique
particulière doit-elle tenir la place d’une forme subjective spécifique d’images pour les images subjectives des choses ? Dans sa subjectivité, il a simplement envisagé plus que la
conception courante de choses objectivement présentes dans un espace existant objectivement, car on voit immédiatement que les deux y subsistent ; en effet, de même que les choses sont
pensées de manière subjective, l’espace est aussi pensé subjectivement.
Toutefois, chez les autres, les choses sont dans l’espace à l’extérieur, tandis que, chez Kant, les choses dans l’espace
sont des phénomènes à l’intérieur du cerveau, c’est-à-dire, à proprement parler, une apparence, pas des phénomènes, comme il l’affirme : rendre les choses subjectives et faire de
l’espace et du temps des formes d’images, cela signifie changer le monde en une illusion ! En voilà assez, le sac, dans lequel les choses se trouvent, voyage à l’intérieur du cerveau avec
les choses, « en tant que la forme de tous les phénomènes des sens extérieurs » ; ainsi, dans le cerveau, les choses sont pensées dans un sac à penser. Ceci sert à expliquer
l’origine des formes subjectives d’images, dont il faut toutefois encore ajouter qu’elles doivent être a priori. Certes, leur aspect a priori semble sacrément
empirique, mais« Fermez-la » ! Elles sont appelées a priori, donc elles sont a priori !
Par la suite, lorsqu’il s’agira d’empirisme, elles seront pourtant appelées à nouveau empiriques, c’est-à-dire par les sens
et résultant de cette même expérience, qui avait été appelée auparavant a priori, de sorte que l’on pourrait déboucher sur l’idée qu’il s’agit là simplement d’un enterrement et d’une
résurrection : à vrai dire, d’un enterrement de l’empirique mort seulement en apparence, mais : « Fermez-la » ! Ici, nous sommes manifestement face à un miracle
que l’on comprend aussi peu que le Dieu cause de lui-même, en vertu de quoi Dieu était déjà là avant d’être là, ou aussi peu que Dieu est devenu homme, ou que la Vierge enfantant – les a
priori de Kant ne peuvent, d’ailleurs, pas mieux se comparer qu’aux vierges enfantant.
Pourquoi la Vierge a enfanté, et pourquoi l’image est a priori et pas empirique (alors que, pourtant, seul
l’empirique est obtenu en réalité, et qu’il est dit a priori), je ne le comprends pas et je ne peux en fournir aucune explication, et pas davantage expliquer l’empirisme a
priori – sauf à admettre que cette criante contradiction puisse être réduite au silence, mais c’est impossible avant leur mort. Je ne comprends absolument pas comment un tel empirisme a
priori, en tant que condition de l’empirisme empirique, pourrait expliquer celui-ci ? Ce qui empiriquement semble être un fait inexplicable s’explique-t-il par le même non-fait
a priori ? Obscurum per obscurius !
Il s'avère que Kant avec ses formes subjectives d’images, abstraction faite ici que chez lui l’espace et le temps
consistent toujours à exister objectivement – chez Kant, il faut sans cesse dire « abstraction faite de », sinon on ne peut rien dire - n’a en rien échappé à la véritable erreur
fondamentale de la conception courante. En effet, cette erreur fondamentale consiste à faire la distinction entre espace et temps, d'une part, et choses et phénomènes chosiques, de l'autre :
cette distinction subsiste dans la conception subjective kantienne.
Au lieu de la trinité de la chose-en-soi, de l'espace-en-soi et du temps-en-soi, comme l’affirme la conception naïve, nous
avons chez lui la trinité des phénomènes subjectifs ou, en réalité, des illusions de la chose, de l’espace et du temps, qui ne contribuent guère à une compréhension véritable de l’espace et du
temps. Pour comprendre véritablement, il est question de notre penser des choses, et il faut admettre avec certitude que seules les choses sont les objets de notre penser, les choses et
pas des néants, même pas des choses dans des néants, des choses qui devraient, ensuite, être aperçues dans ces néants de formes.
A SUIVRE