II - Penser, choses et concepts

                  
Les représentations en images diffèrent du penser, de notre penser structurel car, en tant que matériau directement disponible et unique matériau accessible, elles constituent les objets de la totalité de ce penser
 
Ces images représentatives sont confrontées au penser, soit directement, soit dans la mémoire, comme étant des réalités auxquelles nous relions nos sensations, et c’est pourquoi nous leur attribuons une réalité différente selon les diverses sensations qui nous affectent (cf. la perception des couleurs chez un daltonien).
 
Seules ces représentations en images, choses et processus de choses, constituent ce qui peut être pensé dans le « penser pratique ». Elles en sont le contenu unique, à la fois comme perception directe de leur existence, ou choses, et comme conscience dans la mémoire. Toutefois, elles sont également le seul contenu du penser abstrait,  à savoir celui de la mise en relation conceptuelle des représentations conservées en mémoire.
 
Si les concepts sont pensés seulement grâce à la mémoire, ils ne sont pas produits par la mémoire et ils ne doivent pas être tirés de l’expérience des choses représentées. Les concepts ne sont pas tirés des images des choses, et inversement ils ne sont pas l’élément premier d’où proviendraient les images des choses. Tous les deux, concepts et images des choses, existent en même temps et nécessairement pour qu’il y ait le penser .
 
Concepts et images des choses ne font qu’UN ; ils ne s’opposent pas au prétexte d’être des images dans les représentations et d’être sans images dans les concepts : même les concepts sont des « représentations en images ». Les images des choses sont pensées en images conceptuelles mémorisables et ne sont rien sans elles, de même que les concepts ne sont rien sans les images des choses. 
 
Par « concept », Brunner entend autre chose que les scolastiques, Kant en particulier, car, pour lui les concepts sont « en images ». Toutefois, il exprime son point de vue dans la propre terminologie scolastique, lorsqu’il affirme que les universaux (concepts d’espèces et de genres) n’existent pas avant l’expérience des choses, ni après elle, c’est-à-dire qu’ils seraient tirés d’elle : pour Brunner, les universaux existent avec l’expérience des choses, ils se forment au contact des choses. 
 
Mais d’où viennent ces concepts dans lesquels les images des choses sont pensées, s’ils ne proviennent pas de notre expérience des choses, et s’ils ne sont en aucun cas des souvenirs de notre expérience sensorielle, bien qu’ils soient pensés dans la mémoire ? 
 
La réponse tient à l’organisation du penser abstrait, lequel ne se forme pas à partir de l’expérience sensorielle de représentations en images, même s’il est possible d’avoir une idée claire de son organisation en se le représentant « comme s’il se formait » à partir de notre expérience sensorielle des choses.
 
En revanche, prétendre que les concepts seraient une parfaite abstraction (cf. constructions auxiliaires), et donc sans images – contrairement aux représentations de l’expérience sensorielle -, est une absurdité. Kant parle des concepts comme étant totalement différents des représentations, et de ce fait sans images. Il oppose les concepts aux images et parle même de concepts « extra-purs », c’est-à-dire de concepts « extra-vides » d’images et n’étant rien d’autre que les simples « conditions a priori » pour de possibles images de l’expérience. 
 
Pour Brunner, les concepts, dans lesquels sont pensées les images des choses, contiennent également des images. Tout penser est effectivement en images, puisqu’il est le penser d’un « contenu pensé  »,  lequel est en images ; toutefois, il ne faut pas confondre ce qui est pensé, le contenu pensé, avec le penser qui le pense. Bien entendu, le penser, en tant que forme ou manière d’organiser du contenu pensé, est lui-même sans images. Le penser ne se pense pas lui-même, mais il pense autre chose, il pense des choses, rien d’autre que les choses.  Nous ne connaissons pas le penser en tant que tel, mais seulement du « pensé  » en images et les concepts, qui sont aussi sont du pensé en images.
 
Le concept amalgame entre elles une multiplicité d’images, il est une fusion d’images ou représentations, à vrai dire dans la mémoire, puisque la combinaison d’images ne peut avoir lieu que dans la mémoire. Le concept est donc un contenu pensé en mémoire, un contenu pensé en images, mais il n’est pas lui-même le penser. Autrement dit, en tant qu’unité d’une multiplicité de représentations, le concept fait entièrement partie du domaine de la représentation, et représentation signifie toujours ici ce qui est représenté ; les concepts sont du contenu du penser. 
 
Le penser n’est rien d’autre qu’un penser de représentations, c’est-à-dire d’objets représentés; en tant que simple conscience de ce qui est représenté, il opère vis-à-vis de ceci comme le miroir par rapport aux diverses images changeantes réfléchies en lui. Ce qui est habituellement appelé le penser abstrait, devrait être nommé en réalité le penser de l’abstrait.
 
Cependant, le concept ou contenu pensé en mémoire ne consiste pas en une sorte d’abstraction à peu près parfaite de toutes les représentations en images, si bien que les concepts seraient un penser sans images ; il consiste en une abstraction des nombreuses représentations caractéristiques, et en la réflexion sur les caractéristiques particulières, notamment sur celles de ressemblance et d’essentiel qui constituent l’universalité des représentations dans les concepts.
 
Il reste désormais à examiner, à partir de nos images représentatives, comment s’opère l’abstraction et la sélection dans les concepts.  
 
 
 
 
 

 
 
Nous distinguons les choses et la pensée comme étant complètement différentes, n'ayant rien de commun l'une avec l'autre, exactement comme les diverses perceptions sensorielles n’ont rien en commun puisque spécifiques aux différents organes des sens. Ainsi, nous ne pouvons pas entendre avec nos yeux, ni voir avec nos oreilles ; avec chacun de nos sens, nous ne pouvons saisir qu'un aspect de notre monde.
 
Au penser (= pensée) ne revient aucune propriété des choses, et aux choses pas une seule du penser ; penser et choses sont refermés en eux-mêmes, sans relation à l’autre. Les idées n’ont d’enchaînement causal qu’entre elles, et pareillement les choses seulement entre elles ; ce que Spinoza a exprimé avec une merveilleuse clarté : « Une pensée est limitée par une autre pensée, mais un corps n’est pas limité par une pensée, ni une pensée par un corps. »
  
Nous identifions les images représentatives étendues ou choses, comme étant ce qui est pensé par le penser formel non étendu qui les pense – le penser doit être pris dans son sens le plus large qui lui revient de droit et doit lui être restitué.
 
Le terme pensée ou penser ne doit pas s’appliquer seulement au penser conceptuel : le penser englobe tout ce qui est pensé, peu importe la façon de le penser, c’est-à-dire tout ce qui nous devient conscient de quelque manière que ce soit.
 
Premièrement, dans notre forme de penser, nous devenons évidemment conscients de représentations, toujours unies à des sensations, puisque l’union des deux est ce que nous appelons les choses (cf. texte antérieur "Expérience des sens ou choses"). La première forme du penser est donc la conscience de représentations; en réalité, les "combinaisons" de représentations des différents sens sont considérées comme une représentation homogène.
 
Deuxièmement, la combinaison se poursuit de plus en plus loin, et la mise en relation de représentations simples homogènes est de plus en plus étendue. D’abord, d’après leur ressemblance, sont formées des représentations génériques, c’est-à-dire des concepts, et les concepts sont ensuite associés dans les jugements et les déductions qui constituent ainsi le penser abstrait ; celui-ci est la simple activité formelle d’associer, de séparer, de comparer et de fusionner des idées et des enchaînements d’idées. C'est pourquoi notre simple penser de représentations constitue déjà un penser.
 
Avoir conscience de ces représentations, en tant qu'elles existent à l’extérieur de notre conscience, comme étant la réalité, est également une forme du penser. Nous devenons conscients seulement grâce au penser. Brunner utilise là le mot penser dans un sens plus vaste que d’habitude, mais il l’emploie dans un sens encore plus étendu, dans son sens le plus vaste, lorsqu'il affirme: le penser est tout ce dont nous avons conscience. Tout ce qui nous devient conscient, c’est grâce au penser, et devient du « pensé », du contenu pensé.
 
Non seulement les idées abstraites de représentations sont du pensé, mais aussi les sensations, avec lesquelles les représentations associées parviennent à la conscience, et de même les volitions sont du pensé. Nous avons ainsi trois spécifications du penser, et nous devons admettre les trois si nous voulons comprendre réellement le penser comme identique à la conscience dans toute son étendue.
 
En résumé, les trois spécifications du penser, ou modes de conscience, sont, comme déjà dit dans un texte précédent :
 
1 - la conscience des sensations de l'affect ou sentir
 
2 - la conscience des représentations ou savoir  (intellect)
 
3 – la conscience du vouloir (volonté).
 
En réalité, ces trois spécifications se trouvent toujours unies entre elles pour former ensemble l’unité de l’entendement pratique.
 
Notre conscience de représentations en images constitue donc déjà un penser. La conscience de ces représentations est un penser, et cette simple conscience formelle de représentations en images, présentées comme étant à l’extérieur du penser, devient du pensé, un contenu pensé. Il faut, toutefois, les distinguer du penser qui les pense. Les représentations ne sont pas elles-mêmes un penser ; elles sont la réalité pensée de l’expérience directement disponible pour le penser.
 
Elles s’élaborent avec les processus physico-chimiques qui se déroulent dans notre existence par la stimulation des sens. Elles sont les perceptions sensorielles de notre propre existence et des autres existences chosiques, avec lesquelles la nôtre se trouve en interaction. C’est pourquoi précisément, aucune représentation n’est possible en nous sans être unie à une stimulation, à une sensation aussi minime soit-elle. La représentation est concomitante à la sensation et ne peut en être dissociée : c’est la stimulation de nos sens, l’affection de notre existence en tant que chose, qui produit pour le penser la représentation en même temps que la sensation.
 
Les représentations en images sont ce que nous considérons comme les causes de nos sensations, et à quoi nous attribuons la capacité et les propriétés d’agir comme causes et effets, c’est-à-dire que nous lui attribuons une réalité parce que représentées à l’extérieur du penser ; à vrai dire nous lui attribuons une réalité reposant sur nos perceptions qualitatives sensorielles, sur la combinaison de nos perceptions sensorielles spécifiques.
 
Autrement dit : la fusion en une représentation unique homogène résulte des perceptions des différents sens, dont chacun saisit quelque chose de sa partie du monde. Ce que nous appelons une chose est l'unité indissociable et nécessaire d’être cause et d’être affecté – nécessairement indissociable en raison de la combinaison de nos perceptions sensorielles spécifiques dans l’organisation de notre expérience des sens.
 
 
 
 
 
 

 
L'entendement pratique ou penser relatif (le penser du "relatif") nous montre à travers l'expérience première des sens le monde des choses mues et qui meuvent un monde que l'abstraction scientifique connaît sous forme de mouvement, bien que ce mouvement soit dépourvu d'un support. Cette contradiction apparente n'est qu'une des contradictions et un des manques, dont souffre notre penser du "relatif" qui pense notre environnement.
 
Ce penser est appelé "relatif", car il nous amène à nier le monde des choses comme étant quelque chose d'absolu, une réalité absolue, comme quelque chose existant "en soi". Savoir que notre entendement pratique est le penser du relatif, le penser de notre existence et de notre environnement relatifs, nous conduit à constater que l'entendement pratique correspond au matérialisme et à la théorie du mouvement.
 
Du point de vue psychologique, l'entendement pratique se divise en trois spécifications  ou modes de conscience du penser : le Sentir, le Savoir et le Vouloir. Ainsi, il n'est rien d'autre que notre façon de saisir le mouvement de notre propre corps au milieu de tous les autres corps et des autres choses. Dit autrement, il est le principe de notre propre conservation, de notre égoïsme et de ses trois intérêts : possession, amour et honneur-vanité. Penser et mouvement se déroulent dans un complet parallélisme ininterrompu qui repose sur leur "identité" effective.
 
Selon Brunner, le mouvement est la même chose que la conscience, car chaque degré de mouvement se pense lui-même dans sa propre expérience intérieure. Tous les degrés de mouvement passent les uns dans les autres, et pareillement tous les degrés de conscience passent les uns dans les autres, de sorte que la conscience animale humaine n'est pas un cas particulier inexplicable dans une nature supposée en outre sans conscience ou sans vie.
 
Les choses inorganiques nous semblent sans vie seulement parce que, de même que leurs degrés de mouvement, leurs degrés de conscience aussi, et donc le contenu de leur conscience (c'est-à-dire, les "mondes" ou relativités dans lesquels elles se trouvent) se distinguent de notre degré de mouvement.
 
En réalité, il n'y a pas de différence de principe entre la matière organique, la matière vivante, et la matière inorganique que nous jugeons sans vie, bien que nous n'ayons naturellement aucune sorte de représentation concernant la "conscience" des choses inorganiques.
 
Nous ne sommes pas autorisés dans la proposition de Brunner que "toutes les choses pensent" – pas plus que dans celle de Spinoza, selon lequel "tout est animé, mais à des degrés divers" - à envisager le penser des autres choses à la manière du penser humain, comme cela arrive, par exemple, dans les contes. TOUT PENSE, "omnia animata", mais pas à la manière humaine ! ! ! 
 
Grâce à la proposition de l'identité entre le mouvement et la conscience, Brunner parvient, avec sa doctrine de l'animation universelle ou Pneumatologie (TOUT PENSE) , à une explication entièrement satisfaisante pour les phénomènes psychiques, qui conduit à classer la Psychologie comme science dans le Matérialisme ou - ce qui est la même chose pour Brunner - à la fonder sur la doctrine du mouvement.
 
Dans le domaine de l'entendement pratique - c'est-à-dire, dans la totalité de notre environnement, dans la totalité de notre penser du sujet et de l'objet, tel qu'il se manifeste aussi bien dans l'expérience première des sens que dans l'abstraction scientifique -, seul le Matérialisme a droit de cité.
 
Ici, en effet, sa validité n'est contestable sur aucun point. Dans ce domaine, la loi de la causalité est également valable : il n'y a pas de mouvement sans mouvement correspondant où que ce soit dans l'univers entier; le monde est un continuum de mouvement.
 
Les trois spécifications du penser de l'entendement pratique sont :
 
1. la conscience d'images représentatives ou choses, coïncidant avec notre Sentir;
 
2. la conscience du penser conceptuel abstrait des choses, c'est-à-dire, notre Savoir, ce qu'on appelle habituellement au sens restreint "la pensée";
3. la conscience du Vouloir.
 
En réalité, ces trois spécifications du penser se trouvent toujours unies entre elles, et elles forment ensemble l'unité de l'entendement pratique."
 
En tant qu’individus, nous sommes des choses dans un monde de choses, et ce monde de choses est en mouvement ; par conséquent, nous-mêmes sommes aussi une chose en mouvement. De ce fait :
 
Le Sentir est la conscience d'un processus de mouvement dans notre existence de chose, où nous saisissons directement dans la conscience cette existence chosique comme étant mue (émue) ou causée (subie) ; le Vouloir est la conscience d'un processus de mouvement dans notre existence de chose, où nous saisissons directement dans notre conscience cette existence de chose comme ce qui meut ou cause.
 
Le Savoir est la conscience des processus de mouvement, où notre propre existence de chose, et constamment en relation à celle-ci, toutes les autres choses existantes nous sont représentées comme mouvement ou causalité présent à l'extérieur de notre conscience, et comme mû et mouvant ou comme causé ou cause.
 
Le Vouloir  est la conscience des processus de mouvement en réaction aux sensations du Sentir associées aux images représentatives du Savoir des choses et des forces qui l'affectent. Il réagit intérieurement, de façon primaire, par acceptation ou rejet, et ces réactions intérieures ont pour résultat final des comportements observables.
 
Ces trois modes ou « spécifications » de la conscience, Sentir, Savoir, Vouloir, constituent dans leur unité la première faculté de la pensée ou « Entendement pratique », d’après laquelle, comme le nom l’indique, l’homme comprend seulement ou essaie de comprendre et d’accomplir la tâche pratique de vivre, c’est-à-dire la manière de se conserver comme organisme. Mais comme Brunner le montre, il est absurde de supposer que l’homme puisse parvenir à une compréhension absolue ou connaissance vraie de la nature.    
 
 
 
 
 
 
 
                                                  
 

 
 
Nous pensons deux sortes d’images représentatives : celles que nous devons attribuer nécessairement aux choses qui tombent sous un concept - donc à toutes les choses -, et celles qui ne se rapportent pas directement aux choses particulières. En clair, il y a des représentations inséparables des choses malgré toutes les transformations qu’elles subissent, et celles qui ne tiennent pas compte des changements affectant les choses.
 
Nous appelons transformation d’une chose la disparition de certaines représentations de l’ensemble des représentations que nous appelons « chose », et leur remplacement par d’autres représentations. Ainsi la feuille d’un arbre est une chose, mais elle modifie sa forme, sa couleur, son odeur, son goût, elle est différente au toucher, son bruissement est différent, elle fait un bruit différent quand elle est écrasée, selon qu’elle est verte ou sèche, elle a un aspect variable d’après les saisons, et chaque feuille d’arbre diffère de toute autre feuille d’arbre eu égard à toutes ces considérations.
 
Toutefois, il est essentiel pour toute feuille d’arbre de posséder une masse et une forme qui la distinguent du reste des choses, de toutes les choses qui ne sont pas des feuilles d’arbre. Toutes les feuilles d’arbre ont quelque chose de semblable entre elles, en ce sens elles ont plus de ressemblance entre elles que des choses autres que des feuilles n’en ont avec elles.
 
Cette ressemblance de genre examinée ici en faisant abstraction des différences non essentielles des feuilles entre elles, cette ressemblance générique qui semble être à la fois ce qui est essentiel et inchangeable dans les feuilles d’arbre tant qu’elles apparaissent ainsi, ces propriétés communes à toutes les feuilles d’arbre, vagues toutefois par rapport à la représentation d’une quelconque feuille particulière, mais tout à fait précises eu égard à la représentation de n’importe quelle chose qui n’est pas une feuille d’arbre, constituent le contenu en images du concept de feuille d’arbre.
 
Dans tous les concepts, le contenu en images est constitué par ce qui est essentiel, inchangeable et commun, et finalement dans le concept, nous rencontrons  seulement ce qui est commun à toutes les choses : l’étendue, la forme, la grandeur, le repos et le mouvement. En définitive, dans le penser scientifique véritablement rigoureux, nous reconnaissons que le repos et le mouvement sont les caractéristiques communes essentielles ; l’étendue et le mouvement sont indissociables de toutes les choses car, avec leur disparition, les choses seraient supprimées.
 
Opposer complètement les images et le penser ou, pour le dire à la manière de Kant, l’expérience sensible en images et l’entendement sans images, et prétendre que seul l’entendement relierait les données des sens est absolument insoutenable. Il n’y a pas plus de penser sans images que d’images sans penser ; l’expérience sensorielle en images est aussi un penser, et même un penser de relations.
 
Si l’on renonce à cette fausse idée qui pose les choses comme des images singulières sans relations, on se familiarisera plus vite avec la vérité que les concepts contiennent également des images. Il faut d’abord prendre conscience que tout contenu pensé en images est un contenu composé, et que les mises en relation s’opèrent comme suit : le premier penser des choses particulières a pour contenu ce qui résulte de la fusion de la multiplicité des particularités représentées, telles qu’elles sont saisies par les différents sens, et le penser conceptuel est le résultat de la fusion des particularités semblables ; enfin, le penser des jugements et des déductions a pour contenu la fusion poussée encore plus loin du contenu en images des concepts singuliers.
 
Il faut saisir aussi clairement que possible la relation entre les représentations et les sensations ainsi que notre penser des choses, lequel est à la fois notre penser direct des choses et le penser dans notre mémoire. Tout devient clair, si nous considérons le rapport des représentations aux sensations en nous en tenant à notre définition, selon laquelle les choses sont des sensations unies à des représentations.
 
Le premier stade du penser des choses  est l’expérience fondamentale, c’est-à-dire notre penser de sensations unies à des représentations. Le second stade est le souvenir de cette expérience fondamentale, dans lequel la séparation entre représentations et sensations apparaît comme essentielle, car le souvenir y est pensé sans la présence directe de la sensation initiale : il est la répétition de la représentation qui, antérieurement, avait été pensée associée à une sensation, et qui se trouve pensé désormais sans cette sensation – mais le souvenir de la sensation éprouvée auparavant s’y trouve répété avec une conscience plus ou moins vive. Le troisième stade est la fusion des représentations en mémoire, ou pour le dire autrement : dans l’imagination, il y a fusion des images universelles des concepts, dans lesquelles les sensations unies aux représentations ne deviennent conscientes que de manière extrêmement atténuée. 

Nous ne pensons, donc, rien d’autre que des images en association plus ou moins claire avec les sensations. Nous les pensons, soit directement, soit en mémoire – et en mémoire, à vrai dire, à la fois comme représentations singulières antérieurement présentes et dans leur fusion en concepts. Nous constatons, toutefois, que dans tout notre penser, nous ne rencontrons pas autre chose que des représentations pensées, des images représentatives, et même dans les concepts, nous ne trouvons rien d’autre. Tout souvenir qui surgit est la reproduction d’une image, et tous les concepts élaborés dans notre mémoire contiennent des images reproduites.
  
 
 
 

         
 
Les représentations en images diffèrent du penser, de notre penser structurel car, en tant que matériau directement disponible et unique matériau accessible, elles constituent les objets de la totalité de ce penser
 
Ces images représentatives sont confrontées au penser, soit directement, soit dans la mémoire, comme étant des réalités auxquelles nous relions nos sensations, et c’est pourquoi nous leur attribuons une réalité différente selon les diverses sensations qui nous affectent (cf. la perception des couleurs chez un daltonien).
 
Seules ces représentations en images, choses et processus de choses, constituent ce qui peut être pensé dans le « penser pratique ». Elles en sont le contenu unique, à la fois comme perception directe de leur existence, ou choses, et comme conscience dans la mémoire. Toutefois, elles sont également le seul contenu du penser abstrait,  à savoir celui de la mise en relation conceptuelle des représentations conservées en mémoire.
 
Si les concepts sont pensés seulement grâce à la mémoire, ils ne sont pas produits par la mémoire et ils ne doivent pas être tirés de l’expérience des choses représentées. Les concepts ne sont pas tirés des images des choses, et inversement ils ne sont pas l’élément premier d’où proviendraient les images des choses. Tous les deux, concepts et images des choses, existent en même temps et nécessairement pour qu’il y ait le penser .
 
Concepts et images des choses ne font qu’UN ; ils ne s’opposent pas au prétexte d’être des images dans les représentations et d’être sans images dans les concepts : même les concepts sont des « représentations en images ». Les images des choses sont pensées en images conceptuelles mémorisables et ne sont rien sans elles, de même que les concepts ne sont rien sans les images des choses. 
 
Par « concept », Brunner entend autre chose que les scolastiques, Kant en particulier, car, pour lui les concepts sont « en images ». Toutefois, il exprime son point de vue dans la propre terminologie scolastique, lorsqu’il affirme que les universaux (concepts d’espèces et de genres) n’existent pas avant l’expérience des choses, ni après elle, c’est-à-dire qu’ils seraient tirés d’elle : pour Brunner, les universaux existent avec l’expérience des choses, ils se forment au contact des choses. 
 
Mais d’où viennent ces concepts dans lesquels les images des choses sont pensées, s’ils ne proviennent pas de notre expérience des choses, et s’ils ne sont en aucun cas des souvenirs de notre expérience sensorielle, bien qu’ils soient pensés dans la mémoire ? 
 
La réponse tient à l’organisation du penser abstrait, lequel ne se forme pas à partir de l’expérience sensorielle de représentations en images, même s’il est possible d’avoir une idée claire de son organisation en se le représentant « comme s’il se formait » à partir de notre expérience sensorielle des choses.
 
En revanche, prétendre que les concepts seraient une parfaite abstraction (cf. constructions auxiliaires), et donc sans images – contrairement aux représentations de l’expérience sensorielle -, est une absurdité. Kant parle des concepts comme étant totalement différents des représentations, et de ce fait sans images. Il oppose les concepts aux images et parle même de concepts « extra-purs », c’est-à-dire de concepts « extra-vides » d’images et n’étant rien d’autre que les simples « conditions a priori » pour de possibles images de l’expérience. 
 
Pour Brunner, les concepts, dans lesquels sont pensées les images des choses, contiennent également des images. Tout penser est effectivement en images, puisqu’il est le penser d’un « contenu pensé  »,  lequel est en images ; toutefois, il ne faut pas confondre ce qui est pensé, le contenu pensé, avec le penser qui le pense. Bien entendu, le penser, en tant que forme ou manière d’organiser du contenu pensé, est lui-même sans images. Le penser ne se pense pas lui-même, mais il pense autre chose, il pense des choses, rien d’autre que les choses.  Nous ne connaissons pas le penser en tant que tel, mais seulement du « pensé  » en images et les concepts, qui sont aussi sont du pensé en images.
 
Le concept amalgame entre elles une multiplicité d’images, il est une fusion d’images ou représentations, à vrai dire dans la mémoire, puisque la combinaison d’images ne peut avoir lieu que dans la mémoire. Le concept est donc un contenu pensé en mémoire, un contenu pensé en images, mais il n’est pas lui-même le penser. Autrement dit, en tant qu’unité d’une multiplicité de représentations, le concept fait entièrement partie du domaine de la représentation, et représentation signifie toujours ici ce qui est représenté ; les concepts sont du contenu du penser. 
 
Le penser n’est rien d’autre qu’un penser de représentations, c’est-à-dire d’objets représentés; en tant que simple conscience de ce qui est représenté, il opère vis-à-vis de ceci comme le miroir par rapport aux diverses images changeantes réfléchies en lui. Ce qui est habituellement appelé le penser abstrait, devrait être nommé en réalité le penser de l’abstrait.
 
Cependant, le concept ou contenu pensé en mémoire ne consiste pas en une sorte d’abstraction à peu près parfaite de toutes les représentations en images, si bien que les concepts seraient un penser sans images ; il consiste en une abstraction des nombreuses représentations caractéristiques, et en la réflexion sur les caractéristiques particulières, notamment sur celles de ressemblance et d’essentiel qui constituent l’universalité des représentations dans les concepts.
 
Il reste désormais à examiner, à partir de nos images représentatives, comment s’opère l’abstraction et la sélection dans les concepts.  
 
 
 

 
A la question des concepts prétendument « sans images » se rattache facilement le discours sur l’inconscient, source d’une énorme aberration depuis si longtemps. Sous le terme d’ « inconscient », on ne sous-entend pas seulement ce qui ne parvient jamais à la conscience ou lui échappe par moment, mais également ce qui, dans la conception psychanalytique contemporaine, attribue des propriétés opposées à un et même fait. Ainsi l’ « inconscient » doit-il être inconscient au point de ne pas avoir le moindre degré de conscience, mais il doit néanmoins être conscient de cela - conscient d'être inconscient.
 
Ce discours absurde s’explique essentiellement parce que les gens ne savent rien des trois spécifications du penser (le sentir, le savoir et le vouloir) et qu’ils ne reconnaissent pas sentir et vouloir comme étant des modes de conscience. Ils les considèrent d’abord comme inconscients, puis ils trouvent de la conscience dans les deux (sentir et vouloir), mais un genre de conscience différente de la seule valable pour eux, c’est-à-dire la conscience du savoir ; en conséquence, il ne leur reste rien d’autre que des propos absurdes sur ce qui est complètement inconscient, paraît-il, mais néanmoins conscient – nous sommes conscients de ce qui est inconscient
 
Tout ce qui a été dit jusqu’ici contre l’ « absence d’images » s’applique également contre le prétendu inconscient : ce pseudo « inconscient » est, en vérité, aussi conscient que le soi-disant « sans images » présente en réalité des images. Tout processus qui peut devenir conscient et jouer un rôle dans le penser, à tout moment, ne peut être appelé inconscient du seul fait qu’il n’émerge pas continuellement à la conscience,  mais il peut se trouver en arrière-plan de la mémoire.
 
La méconnaissance du tréfonds de notre mémoire ne peut pas davantage légitimer le soi-disant inconscient, lequel peut se manifester à tout moment dans nos rêves, par exemple, que notre ignorance du déterminisme absolu, à savoir l’enchaînement infini de l’infinité des causes et des effets de tout phénomène, ne saurait justifier l’intervention du hasard ou du libre arbitre - ou, en l'occurrence, celle de l'inconscient...
 
C’est la particularité essentielle de la mémoire, en effet, que les souvenirs ne se présentent pas constamment à la conscience, et peu importe qu’ils y soient éveillés souvent et facilement ou rarement et difficilement ; en conséquence, nous pouvons nous passer aussi bien de ces soi-disant images inconscientes que de ces concepts qui s’annuleraient eux-mêmes, s’ils étaient réellement sans images ; en réalité, il y a aussi peu de représentations inconscientes que de concepts sans images.
 
Le discours habituel sur les concepts sans images est d’autant plus embarrassant qu’il est tenu dans la contradiction la plus flagrante à celui parlant d’images représentatives des propriétés dont les concepts seraient composés, ainsi qu'à cet adage dont se délectent les logiciens : « Plus grande est l’étendue d’un concept, plus petit est son contenu. » 

Toutefois, en parlant de contenu, on doit bien penser à quelque chose, et la seule chose à laquelle penser est bien que contenu signifie images. Si les concepts sont composés d’images représentatives des propriétés, ils peuvent difficilement être eux-mêmes sans images : comment, en effet, produirait-on quelque chose qui serait sans images à partir d’images ?
 
Des tout premiers et plus élémentaires débuts du penser véritable jusqu’aux enchaînements les plus élaborés, de son minimum à son maximum, le penser, dans toutes ses combinaisons et ses permutations les plus subtiles, consiste toujours en images représentatives pensées et toujours différemment combinées. Ainsi, de même que nous disons que toutes les choses se trouvent en interrelation, nous devons dire aussi que toutes les idées sont en relation, et qu’il y a là compatibilité infinie, car toutes se laissent relier entre elles par des idées intermédiaires ; donc, le penser consiste bien en images représentatives toujours différentes et toujours de plus en plus composées.
 
Les concepts ainsi que tous les jugements et déductions résultant de leur association, tout le contenu des idées d’un livre, d’un auteur, de la science, de la littérature, de notre monde des choses et de notre moi est finalement en nous dans UNE représentation homogène fusionnée, à savoir le monde entier consistant en images représentatives : les concepts saisissent une multiplicité d’images entre elles, et le concept le plus élevé, la totalité de notre penser des représentations, est notre vision du monde !
 
Il est aussi certain que les concepts contiennent des images que les images contenues sont différentes les unes des autres, et en outre différentes chez les divers individus. A ce propos, Spinoza fait remarquer que les concepts ne sont pas formés par chacun de la même manière, mais en chacun selon que son corps a été plus ou moins souvent affecté par cette chose ; plus souvent cela a été le cas, plus facilement l’entendement représente la chose et s’en souvient.
 
Ainsi des personnes qui ont le plus souvent considéré avec admiration la stature droite de l’homme entendent par « homme » un être vivant qui se tient debout. D’autres, par contre, qui sont habitués à saisir en l’homme d’autres aspects, formeront un autre concept générique de l’homme : par exemple, l’homme est une créature qui rit ; l’homme est un bipède sans plumes (célèbre définition  de Platon) ; l’homme est une créature raisonnable, etc. Et ainsi chacun formera les représentations génériques des choses conformément à la disposition de son corps.
 
Comment la diversité des images dans les concepts des différents individus qui les pensent serait-elle possible, et comment la diversité des concepts serait-elle possible, à son tour, si les concepts étaient réellement sans images ? S’ils étaient sans images, ils ne seraient rien, et il ne pourrait pas y avoir de concepts différents car, aucune diversité ne saurait résulter de ce qui est sans images.
 
Certes, les concepts contiennent moins d’images que les représentations des choses particulières, mais contenir moins d’images ne veut pas dire être sans images. Relativement à leur contenu en images, les concepts sont vagues si on les compare au contenu en images de l’idée d’une chose singulière, mais ils sont tout à fait clairs, dés qu’on les considère d’après la nature de leur contenu représentatif et qu’on les compare à d’autres concepts.
 
Le véritable contenu en images des concepts est tout à fait distinct, et même le plus distinct de tous, le plus clair et le plus ferme, parce qu’il se limite à un petit nombre de propriétés essentielles et semblables ; le penser est possible seulement par elles, par cette ferme certitude des images caractéristiques des concepts, grâce auxquelles les innombrables images particulières sont classées, ordonnées, agencées en ordres et sous-ordres égaux, supérieurs, inférieurs et mises en relation entre elles.
 
Si les concepts étaient réellement sans images, il ne serait pas possible de penser par leur intermédiaire les images des choses particulières. En effet, nous pensons toutes les choses singulières en concepts et dans l’enchaînement des concepts : cela seulement constitue le penser rationnel. Dans le concept, les représentations sont mises en relation entre elles, et pour ce faire le penser doit s’élever au-dessus des choses particulières, au-dessus des sensations unies à des représentations, s’élever de ce qui est perçu, du sensible, à ce qui est saisi, à l’intelligible

[Brunner, Doctrine de ceux de l'Esprit et les Autres]
 

 
 
En réalité, l’entendement ne connaît pas de parfaite abstraction des choses, parce qu’il n’est jamais un penser de lui-même, un penser en soi, mais toujours un penser des choses. Il ne s’agit pas d’une abstraction parfaite, mais d’une abstraction imparfaite comportant une abstraction, d’un côté, et une sélection, de l’autre.

Abstraire signifie ici : retirer, détacher des choses. Le penser conceptuel de l’entendement pratique a la capacité de détacher du concret, c’est-à-dire de l’ensemble de la « représentation fusionnée » des cinq sens, et de prélever certaines parties, certaines caractéristiques, pour concentrer sur elles l’attention et l’activité du penser. Cette séparation ne s’effectue bien entendu que dans la mémoire. En réalité toutefois, rien n’est séparé ; toutes les multiples images représentatives constituent Une représentation, toutes ensemble forment Un continuum infini.

Porter attention à la caractéristique, à la propriété particulière de la représentation, est aussi décisif qu’abstraire à partir de la représentation globale. Le mot abstraire est erroné si nous le prenons comme un détachement total des choses, et il n’exprime que la moitié s’il est compris comme isolé de l’ensemble de la représentation. 

Dans le concept, nous avons à faire à l’abstraction et à la sélection, à savoir séparation de l’ensemble et en même temps sélection de ce qui est spécifique. Abstraire signifie détacher pour associer, séparer pour comparer et distinguer. Assurément, diviser en parties est le premier et le plus important pas ; sans lui, aucune attention ne s’exerce sur ce qui est spécifique, et pas davantage la moindre activité du penser. Par la division de ce qui est multiple, l’orientation et la pratique vitale deviennent possibles dans un monde, où nous devons penser notre corps et les autres corps comme des choses particulières. 

Les représentations particulières sont à leur tour combinées, comparées, etc. entre elles, d’après leurs ressemblances, leurs différences et leurs oppositions. A chaque particularité, le processus de séparation peut évidemment s’effectuer à nouveau et se continuer à l’infini ; il n’y a pas de limite au penser de la multiplicité. De nouvelles divisions sont toujours possibles, le monde devient de plus en plus grand par la découverte des rayons X, la dissolution d’une nébuleuse en étoiles, la découverte des bactéries et toute autre découverte due au microscope.

Le microscope nous montre quelque chose d'essentiel à notre penser dans l'expérience sensible, à savoir penser l’infinitude du monde des choses. Certes, il nous montre en grand ce qui est petit, mais il nous montre en vérité la « relativité » de notre conception sensorielle de grand et de petit, nous prouve qu'il y a encore des choses là où notre expérience sensible n'en aperçoit aucune, et confirme ainsi l'exactitude de notre penser de l'infinitude de l'existence des choses. 

Abstraire, c'est être attentif à ces éléments de la représentation qui doivent être utilisés séparément dans le penser, où ils sont séparés des autres éléments de la représentation. Dans les universaux « mouton », « pierre », « triangle », toutes les différences entre les moutons, les pierres et les triangles particuliers sont négligées, et seuls sont pensés les caractères ressemblants qu’ils ont en commun. Les universaux ne sont donc pas des abstractions parfaites, puisqu’il n’y a pas en eux concordance et concomitance du penser avec la représentation.

Dans l’abstraction parfaite, toutes les caractéristiques feraient défaut au penser, et dans la mesure où ils pourraient ensuite être pensés, tous les concepts seraient semblables et il n’y aurait aucune différence entre le concept « mouton », le concept « pierre » et le concept « triangle ». En somme, les choses seraient impensables. Penser les concepts des choses dans l’abstraction parfaite, c’est une contradiction, car cela signifie avoir des choses dans le penser, de telle sorte qu’elles n’y sont pas. 

Même les concepts qui paraissent être les plus immatériels comportent toujours en eux une représentation matérielle en images, tout comme les mots, qui les expriment, désignaient seulement à l’origine des images concrètes, c’est-à-dire des représentations. Ainsi le mot « humanité », par exemple, ne signifie rien d’autre que « tous les êtres humains » : la représentation très confuse, mais pourtant bien concrète de tous les individus de l’espèce humaine tout entière, qui a, qui doit avoir, quelque chose en commun, se trouve toujours dans le concept « humanité ». Et de même dans tous les autres cas, avec tous les autres concepts immatériels.

Dans tous les cas, la représentation est début, but et fin. Le penser le plus simple est la répétition claire de représentations, le penser abstrait le plus complexe contient des représentations sous la forme la plus minime, à l’arrière-plan de la mémoire en quelque sorte. Sans une telle mémoire, pas de conscience véritablement pensante ; plus cette capacité de la mémoire est vivace et précise, plus le penser est original et exact, précis et adéquat. Le penser est toujours un penser des représentations, des données des sens, et le penser conceptuel est le penser des données sensibles dans la mémoire.
A partir de là, il est facile de montrer la fausseté de l’interprétation du penser conceptuel, selon laquelle ce penser, considéré comme complètement à part, conduirait à une connaissance qui pénètrerait dans l’essence des choses. Il suffit de souligner ici que le penser conceptuel, très loin d’ajouter une quelconque connaissance aux représentations des choses, est simplement la capacité d’intégrer les représentations des choses dans la conscience homogène et de penser les images des choses particulières dans les images des universaux.

Les concepts se distinguent des représentations seulement par le fait que, contrairement à elles qui sont un penser des images des choses particulières perçues soit directement, soit indirectement dans la mémoire, les concepts sont un penser d’images universelles, dans lesquelles les images particulières sont pensées. Le concept n’existe qu’en application à des représentations

Une définition classique du concept n’apporterait pas un « concept » au penseur le plus avisé s’il n’en obtenait aucune représentation, si le concept ne portait pas en lui de représentation en images. Et la représentation existe tout aussi peu pour elle-même si elle n’est pas pensée en concepts. 

Représentation et concept sont deux choses différentes et indissociables. Ils ne diffèrent pas dans le sens d’être respectivement « en images » ou « sans images », mais par rapport à l’individualité et à l’universalité des images. Toute la confusion et toute l’erreur à propos de la représentation et du concept repose sur le fait qu’au-delà de leur différence, on ne prend pas en compte le fait que les deux sont indissociables. Le penser adéquatement compris est le penser de la chose particulière en concept, par lequel le penser devient véritablement le penser rationnel. Singulare sentitur, universale intelligitur. [Le particulier est senti, l’universel est compris]
 

 
Après avoir présenté antérieurement le processus d’abstraction et de sélection dans la formation des concepts, Brunner examine ci-après leur universalité.
 
Pour lui, les universaux du penser sont en fait des généralisations concrètes de représentations particulières combinées dans le penser d’après leur ressemblance, de sorte que sont saisies de nombreuses représentations en images, pensées conjointement dans les concepts, auxquelles rien de nouveau n’est ajouté par le concept abstrait. Combiner des représentations dans des concepts constitue l’activité essentielle du penser rationnel.
 
Le penser conceptuel est synonyme de raison, de logos. Initialement, logos signifiait la même chose que concept, c’est-à-dire combinaison de représentations, puisque les représentations sontle seul contenu dupenser conceptuel. De même que le calcul est possible seulement avec des chiffres, le penser l’est seulement avec des représentations ; dans un cas, rien d’autre qu’analyse et synthèse de chiffres à l’infini, dans l’autre, de représentations infinies – penser sans représentations, ce serait comme calculer sans chiffres. Penser, c’est précisément calculer avec des représentations, à savoir additionner, soustraire, multiplier et diviser.
 
Le concept est d’abord une addition, une saisie, c’est-à-dire une combinaison de représentations. Dès que l’attention de l’enfant est, une seule fois, suffisamment fixée sur le « ouah-ouah » de son chien, et qu’il commence à faire attention aux « ouah-ouah » des autres animaux, cet enfant possède le concept universel pour lequel nous utilisons la désignation chien, et ainsi ce concept abstrait est éveillé à la conscience de l’enfant au contact d’une représentation correspondante. 
 
Même si l’enfant a entendu dire que son animal favori est un chien, le mot chien ne signifie encore rien pour lui, et il ne désignera pas aussitôt les autres chiens par ce mot. Toutefois, il apprendra d’abord à reconnaître et à désigner les autres chiens d’après la ressemblance avec le « ouah-ouah » de son animal favori – les enfants dénomment toujours les concepts d’après leurs principales caractéristiques, et aboyer est la caractéristique générale des chiens.
 
Tout aboiement a été reconnu par l’enfant comme faisant partie d’un ensemble, et le souvenir de tout aboiement se trouve ajouté dans son penser, et tout aboiement entendu par la suite sera ajouté à cet endroit de la mémoire : l’aboiement est saisi, conceptualisé. Certes, tous les chiens n’aboient pas de la même manière, et aucun chien n’aboie tout le temps de la même manière, et pourtant un aboiement est un aboiement et se distingue facilement d’autre chose. Tout aboiement présente une ressemblance – cette ressemblance de certaines représentations combinées entre elles dans la mémoire en une unique représentation, dans laquelle toutes les représentations particulières se trouvent mutuellement confondues, c’est cela l’universel. Chaque concept contient une combinaison de représentations entre elles ; combinaison de représentations et inversement, obscurcissement des représentations particulières constituent l’universel ou ressemblance générique.
 
De tous les penseurs, Spinoza est le seul qui ait exposé, de la manière la plus claire, ce qui est exact sur cette question. Dans Éthique II, proposition 40, scolie 1, il parle de l’origine des termes dits Transcendantaux, tels qu’Être, Chose, Quelque chose. « Ces termes proviennent du fait que le corps humain, étant limité, n’est capable de former distinctement en lui-même qu’un certain nombre d’images à la fois. Si ce nombre est dépassé, ces images commenceront à se confondre ; et si le nombre d’images que le corps est capable de former à la fois distinctement en lui-même est de loin dépassé, elles se confondront tout à fait entre elles – comme précisément dans les représentations de « Être », « Chose », « Quelque chose ».
 
C’est de causes semblables que sont nés les concepts génériques ou « Universaux », tels qu’Homme, Cheval, Chien, etc. Par exemple, il se forme à la fois dans le corps humain tant d’images d’hommes qu’elles dépassent la capacité de représenter ; non pas complètement sans doute, mais suffisamment pour que l’esprit ne puisse représenter ni les petites différences qui existent entre ces hommes singuliers (la couleur la taille, etc. de chacun), ni le nombre déterminé de ces hommes.
 
L’entendement ne représente distinctement que ce qui est commun à tous, en tant que le corps est affecté par les dits hommes ; c’est par l’élément commun que le corps a été le plus affecté, puisqu’il l’a été par chaque homme en particulier. Voilà ce que l’entendement exprime par le nom d’homme, et il attribue cette propriété à l’infinité des êtres singuliers, puisqu’il ne peut représenter le nombre exact des individus. »
 
Concepts universaux et concepts transcendantaux diffèrent seulement quant au plus ou moins grand degré de combinaison, et au plus ou moins grand degré d’obscurcissement des représentations. Toutefois, l’explication de Spinoza est sans ambiguïté sur le fait que les concepts universels ne doivent pas être compris comme quelque chose de particulier et différent du penser des représentations, mais comme un penser de représentations qui se brouillent mutuellement.
 
Personne n’a exprimé plus clairement que Spinoza que pensée et représentation sont indissociables et que la conscience n’a pas d’autre contenu que « son corps et les représentations des autres corps, qu’elle reçoit par lui » : L’objet de l’idée constituant l’Esprit humain est le Corps, autrement dit un certain mode de l’Etendue existant en acte et rien d’autre. [Éthique II, proposition XIII]
 
Platon ne fait pas autre chose à l’égard des concepts que combiner entre elles, obscurcir et soustraire représentations et pensées singulières. Celle-ci, celle-là et encore cette autre, qu'elles soient semblables entre elles ou opposées, s’anéantissent mutuellement, et de ceci ne subsiste que l’universel, le concept de plus en plus universel. Platon enseigne comment le concept se forme, en le faisant naître devant nous – non pas tel que cela a lieu réellement, mais comme s’il se formait ainsi, comme s’il se produisait par l’amalgame de représentations particulières en représentation universelle, par la transformation des images particulières en images universelles des concepts, et ceux-ci en concepts de plus en plus élevés. Beaucoup de dialogues de Platon n’ont pas d’autre but et pas d’autre contenu que de montrer ce processus. Toutefois, malgré la richesse des exemples, Platon ne parvient pas à la formulation rigoureuse des abstractions en tant qu’idées confuses, telle que nous la trouvons seulement chez Spinoza, et chez aucun autre penseur après lui.
 
Dans chacun des concepts particuliers, il existe, encore et toujours, des représentations, au-delà desquelles on ne peut abstraire sans renoncer au concept lui-même. Cependant, bien que les concepts soient un mélange de représentations, ils sont eux-mêmes très clairs parce qu’en faisant abstraction de toutes les autres représentations, ils reflètent les représentations essentielles de ressemblance de genre qui sont prises en considération, et dont il sera question par la suite.

[Brunner, Doctrine des gens de l'Esprit et les Autres]
 
 

 

 
Après avoir parlé de l’abstraction et de la sélection dans les concepts, et après avoir averti que l’universel reflété dans les concepts consiste dans la combinaison de représentations entre elles, il reste à déterminer quelles représentations associées entre elles constituent l’universel dans les concepts.
 
 Brunner a indiqué précédemment qu’il s’agit des représentations essentielles de ressemblance de genre, mais encore rien de plus précis au-delà, d’où la nécessité de définir avec davantage de précision ce qu’il faut entendre par semblable et essentiel.
 
Examinons d’abord la ressemblance et ce qu’il faut entendre par « ressemblance ». Dans Métaphysique V, 9,  Aristote dit : « Semblable signifie ce qui a complètement les mêmes propriétés, ou du moins possède plus de ressemblance que de différence ». Plus loin  il ajoute : « ce qui fait partie de la même nature », et plus loin encore : « ce qui possède des propriétés, telles qu’elles peuvent être modifiées en leur contraire, ou ce qui a en commun avec autre chose les propriétés principales les plus nombreuses ».
 
De ces définitions, surtout la première et la seconde ont été souvent reprises, et on peut être d’accord avec l’explication communément admise, en disant : « la ressemblance consiste dans la concordance de certaines caractéristiques prépondérantes entre plusieurs choses qui semblent différentes sur tous les autres points » ; ou bien, par opposition à ce qu’on appelle identité des individus quand ils concordent en tous points, on dit qu’ils sont semblables lorsqu’ils concordent sur quelques caractéristiques prépondérantes.
 
Ceci peut être valable pour l’usage courant, mais du point de vue philosophique, c’est impropre et inconsistant. Il faut d’abord faire remarquer que, dans ces définitions, on parle seulement de la ressemblance entre les individus comparés. On dit quels individus sont semblables, mais rien sur la ressemblance. Ce concept exige d’être défini en lui-même, en tant que relation des caractéristiques comparées, pas en tant que relation entre les individus présentant ces caractéristiques.
 
La ressemblance recherchée en tant que telle est la similitude des caractéristiques, tandis que la ressemblance des individus entre eux consiste seulement dans ces propriétés, tout en étant dissemblables pour toutes les autres. Pourtant, dans toutes les définitions de la ressemblance, il est question de la concordance des propriétés, c’est-à-dire, en clair, de l’identité des propriétés. Et c’est une piètre confusion que celle entre identité et analogie. Ou bien n’y aurait-il aucune différence entre identité et analogie des propriétés ? Ce point de vue n’est pas tenable.
 
Il n’y a absolument rien d’identique dans le domaine de l’expérience. Certes, diverses choses paraissent identiques « comme un œuf à un autre », sauf qu’un œuf n’est pas identique à un autre, pas complètement identique. Même les œufs sont seulement semblables entre eux.
 
L’identité complète n’existe que dans les constructions pures du penser, celles des mathématiques par exemple, ou, plus exactement, même là, il n’y a rien d’identique. En effet, il ne s’agit pas de l’identité véritable de deux sortes de choses et plus, mais de ce qui est pensé deux fois et plus de la même construction. Toute identité est répétition : l’identité de figures géométriques signifie au fond la répétition de la même figure géométrique ; les chiffres deux, trois, quatre et suivants sont des unités répétées. Hormis les constructions du penser, il n’y a pas de répétition d’unités ou d’identité pour notre penser des choses réelles.
 
Deux individus réels ne sont jamais « identiques » entre eux, et deux propriétés ne peuvent pas l’être davantage que deux individus, car chacune est seulement identique à elle-même. Dans la pratique déjà, il s’avère que la ressemblance n’est pas la même chose que l’identité. Le bêlement d’un mouton est différent de celui d’un autre, de celui de tout autre mouton, de même que tous les moutons sont différents entre eux. Celui qui ne les connaît pas ne peut pas le savoir, mais le berger le sait, et les moutons eux-mêmes le savent encore mieux. Leur bêlement est semblable, mais nous voyons que semblable ne signifie pas identique, mais plutôt le non identique. Nous ne pouvons donc plus définir la ressemblance comme étant une concordance ou une identité des propriétés, et nous ne gagnerions rien, en ajoutant qu’il s’agit d’une concordance essentielle.
 
Au contraire, nous savons désormais que la ressemblance est la non-identité des propriétés, mais – et ainsi nous obtenons la définition plus précise d’identité –, nous la reconnaissons comme la non-identité minimum qui s’approche le plus de l’identité, au point qu’il est possible de comprimer ces diverses propriétés en un acte du penser, de les fondre en une seule représentation, de les parcourir sous la forme d’une image unique ; ou, pour le dire de manière plus imagée, la place disponible pour les penser simultanément, c’est-à-dire la place dans laquelle des images représentatives peuvent être pensées à la fois.
 
La place disponible pour penser les objets étendus est limitée, et en particulier la place pour les souvenirs est encore plus limitée. Celle-ci saisit simultanément encore moins de représentations de l’étendue que l’espace du penser disponible pour les objets perçus directement. Afin que de plus en plus d’objets étendus puissent entrer dans l’espace de la mémoire où ils deviennent en même temps du pensé, du contenu pensé, une compression toujours plus poussée des choses particulières étendues représentées est nécessaire.
 
Or, malgré cette compression, elles sont et demeurent des choses non identiques, et cette non-identité est pensée aussi dans la ressemblance ;précisément pour cette raison, la ressemblance est la confusion qui nous explique le mieux la confusion dans les images conceptuelles. Une représentation est pensée comme étant l‘identique, elle est une et la même chose, alors que les multiples représentations, bien qu’elles paraissent proches en raison de leur différence insignifiante, se fondent et s’obscurcissent mutuellement ; elles ne forment pas une unité, mais la globalité de ce qui est différent. En effet, ce n’est pas une représentation unique, mais plusieurs représentations qui sont réfléchies dans les concepts ; par exemple, le bêlement individuel et différent de plusieurs moutons ou le bêlement à chaque fois différent d’un seul et même mouton. Si des représentations ou des caractéristiques individuelles étaient réfléchies dans les concepts, les concepts présenteraient des images aussi distinctement que le souvenir des choses particulières.
 
Certaines des images représentatives provenant de l’ensemble des représentations des choses, mais pas toutes, sont saisies dans les concepts - et seulement parce que, et dans la mesure où ces représentations particulières sont saisies dans les concepts, elles sont aussi les choses saisies en eux. Il s’agit de ces représentations qui se laissent combiner en une image représentative en raison de leur ressemblance, de celles qui concordent presque entre elles d’après leur représentativité. Or,les représentations semblables sont en mêmetemps les représentations essentielles, et c’est pourquoi, en prenant en compte le critère d’être essentiel, se trouve réuni ici tout ce qui est à dire sur la nature des concepts.
 
 

 

 
Les représentations et les concepts se comportent entre eux comme le vocabulaire et la syntaxe dans le langage. Le mot n’est rien par lui-même et il ne vaut que dans la phrase, car seules l’association et la mise en relation donnent du sens. Des choses particulières, nous ne saisissons que ce qui est clair dans le penser conceptuel abstrait, et celui-ci les saisit sous l’angle de l’universel ; la conscience se trouve seulement dans l’universalité du penser, autrement dit dans les notions universelles.
 
De même qu’une image ne peut pas être pensée isolément, car les choses résultent seulement de la fusion des images représentatives, une chose singulière ne peut pas être pensée de façon isolée. Elle est toujours pensée seulement dans le cadre du genre, puis celui-ci à son tour en liaison avec d’autres genres, et ainsi de suite.
 
Tout le penser est un véritable enchaînement, un enchaînement dans le souvenir de l’abstraction et un enchaînement dans la mémoire en général. Le souvenir n’est possible que parce que nulle chose n’est pensée de façon isolée, mais chacune avec des représentations voisines qui ont un intérêt commun dans le souvenir, tel qu’une représentation évoque l’autre par association d’idées. De même il y a un  enchaînement entre les concepts abstraits du penser de l’unité de choses, et c’est uniquement parce que l’image singulière entre dans cet enchaînement des images qu’elle pénètre dans le penser.
 
Dans leur association, telles qu’elles ont été éveillées dés le début par les images singulières, toutes les images générales des concepts remontent à la mémoire, défilent, émergent, l’une après l’autre, de l’obscurité de la non-conscience et y retournent. Dans ce va et vient, au moment de sa clarté, chacune accueille en elle toute image singulière, jusqu’à ce que celle-ci, par ce continuel passage de bas en haut, soit accueillie dans la totalité du souvenir abstrait et paraisse intégrée au tout de la conscience. De cette manière, on devrait pouvoir saisir clairement ce que signifie le fait de penser des images ou l’expérience dans les concepts.
 
En effet, à travers les images générales des concepts, les images des choses particulières deviennent compréhensibles, elles sont pensées et mises en relation. Si les concepts étaient sans images, ils ne seraient pas du contenu pensé, du contenu en images, ils seraient un néant qui ne saurait mettre en relation une seule image de choses particulières. Seule n’est pas en images la forme du penser, grâce auquel les images des choses particulières deviennent conscientes dans les images des concepts.
 
Penser de manière conceptuelle ne signifie jamais autre chose que penser des images. A ce sujet, nous parlons de rendre un concept perceptible ou figuratif, mais cela ne veut pas dire insérer au choix n’importe quelle image dans le néant sans images du concept ; cela signifie, et ne peut signifier rien d’autre, que l’obligation de se souvenir que le concept est en images et rappeler en lui l’image sous-jacente.
 
Dans la plupart des cas, la grande majorité ne pense pas du tout l’image singulière dans des concepts véritables, mais en relation avec d’autres images particulières, et ainsi les autres images singulières leur servent d’exemples en lieu et place des concepts. Elles leur sont utiles comme les concepts, mais pas pour parvenir à un penser aussi achevé que cela est possible à l’aide des images des concepts ; toutefois, dans ce penser inachevé de même genre, il ne s’agit également de rien d’autre que d’un penser en concepts, c’est-à-dire de mettre en relation l’image particulière à penser avec les images en mémoire.
 
Seul un petit nombre parvient à penser véritablement en concepts, et c’est uniquement le cas des penseurs, qui – comme les artistes, mais d’une autre manière – possèdent la représentation et la sensation la plus vive du réel, du réel dans sa totalité, parce qu’ils se savent en rapport avec chaque chose comme avec le Tout. C’est pourquoi, ils peuvent constamment penser dans les concepts les plus élevés et dans l’enchaînement le plus général, sans défaillance et avec une ardeur renouvelée, de manière intensément active, intrépide, régulière et décidée, toute la richesse des idées dans sa totalité d’images représentatives, le tout dans l’ordre et la relation.
 
Par contre, les individus n’ont généralement des concepts que les mots, mais des images réelles dans peu de concepts seulement. Dans les concepts les plus élevés et les plus importants, ils ont seulement des images obscures, erronées, totalement inadéquates, voire pas d’image du tout. En conséquence, ils ne sont pas en mesure d’opérer réellement avec les concepts et ils sont incapables, au sens propre du mot, de penser réellement. A proprement parler, en effet, seul est correct le penser où tout est adéquat jusqu’à la fin, et où les détails s’assemblent minutieusement de fond en comble dans l’enchaînement significatif du Tout-Un. 
Extrêmement rares sont les individus capables du penser réellement abstrait et fructueux, c’est-à-dire du penser qui englobe la totalité de l’expérience des représentations. La foule n’en est pas capable, mais au contraire, elle est plutôt apte et contrainte aux idées de néant, qui perturberaient et détruiraient la réalité de leur vie et finalement les feraient sombrer complètement dans la superstition, s’il n’y avait pas les penseurs pour apporter leurs pensées et éviter le pire, à savoir que les idées de néant et les mots sans contenu dominent et sévissent exclusivement en eux. 
 
Ces idées du néant sont inspirées par la superstition latente en eux, car la superstition n’est pas autre chose que notre penser du néant. C’est pourquoi examiner ce néant est aussi important pour nous qu’examiner la chose ou quelque chose, car nous pouvons ainsi nous tenir à l’écart du néant et nous ancrer fermement avec notre penser dans la vérité des choses. Il n’y a rien de plus utile que d’éliminer le pseudo-concept de néant ; néant est le petit mot le plus dangereux du penser. Pourtant, dans tous les coins et recoins du penser populaire, des fantômes nous narguent, et nous rencontrons partout le néant, le néant qui est pensé comme étant quelque chose.
 
Or, nous pouvons penser uniquement des choses, mais pas le néant ; nous pensons seulement la réalité des images représentatives, qui sont le contenu de notre penser, soit comme représentations en images de choses singulières, soit comme images représentatives des concepts. Dans notre penser de l’unité des choses, aucun néant ne doit intervenir.  C’est pourquoi nous devons parler encore du néant, et y pourchasser immédiatement deux des plus importants fantômes du néant, à savoir le temps et l’espace, afin de nous en tenir éloignés.

[Brunner, Doctrine de ceux de l'Esprit et les Autres]
 
 
 
 

 

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